Autant les 12èmes et 13èmes siècles avaient été fastes pour les agriculteurs de Castex, autant le 14ème siècle va être épouvantable : retour de la guerre, retour de disettes et de famines, et la grande pandémie de peste noire.
Après une introduction rapportant l’enchainement des faits qui conduisit à la reprise de la guerre franco-anglaise, cet article présente le changement climatique du 14ème siècle et ses conséquences. L’article suivant sera consacré à l’épidémie de peste noire qui a traversé l’Europe en 1347-1349.
D’abord le retour de la guerre.
L’article 10-03 se terminait en l’an 1328. On se querellait entre France et Angleterre pour l’Aquitaine depuis 200 ans déjà. Saint-Louis était parvenu à négocier une paix qui avait duré trente ans. Son petit-fils Philippe le Bel avait rompu la paix, avait porté la guerre en Flandre sans grands succès. Le plus jeune fils de Philippe, Charles IV, meurt cette année 1328 sans héritier. Il est le dernier des Capétiens directs. Sa succession au trône de France va rouvrir les hostilités avec l'Angleterre. Ce sera beaucoup plus sérieux. La guerre durera cent ans.
La succession de Charles IV se dispute entre les Valois et les Plantagenêt. Invoquant la "loi salique", le conseil des pairs de France choisit Philippe VI de Valois, fils ainé de Charles de Valois, frère cadet de Philippe le Bel, alors qu’Édouard III, roi d’Angleterre, était un fils d’Isabelle de France, donc petit-fils de Philippe le Bel. En 1329 Édouard III rend néanmoins l’hommage à Philippe VI au titre de la Guyenne, mais en exclu l’Agenais.
En 1332 la guerre reprend entre l’Angleterre et l’Écosse qui défend son indépendance. Philippe VI, comme ses prédécesseurs, soutient le roi d’Écosse face à Édouard. Celui-ci décide d’un embargo sur l’exportation de la laine anglaise vers le comté de Flandre, fief vassal du roi de France, pour pousser les villes flamandes à le soutenir. Sur un prétexte mineur Philippe VI confisque la Guyenne pour félonie en mai 1337. Édouard III revendique alors la couronne de France. Le 7 octobre un archevêque anglais est envoyé à Paris et jette le gant à Philippe. C’est la guerre. Et la guerre commence très mal. En 1346 l’armée de Philippe VI se fait battre à Crécy. On ne racontera pas la guerre de Cent ans, ni Crécy, ni Azincourt, ni Jeanne d’Arc, ni les bourgeois de Calais. On se limitera aux faits de guerre qui ont concerné la Gascogne, et plus particulièrement les comtés d’Armagnac et d’Astarac. (Articles 14-03 et 14-04 à venir).
Ensuite le changement climatique et les disettes et famines.
On entre en effet, à partir du début du 14ème siècle, dans ce que les climatologues ont appelé le Petit Âge Glaciaire, qui, en Europe, va durer jusqu’au milieu du 19ème siècle. Les disettes deviennent plus fréquentes. La famine revient. Et au changement climatique du 14ème siècle, vont s’ajouter des épidémies, car ce siècle fut également celui de la grande peste noire qui débutât en France en 1347, un an après la défaite de Crécy. On examinera successivement les variations climatiques depuis deux mille ans, puis dans l’article suivant les épidémies du 14ème siècle et leurs conséquences.
Les changements climatiques depuis 2000 ans
Le texte de ce paragraphe est basé sur un article du professeur Alain Préat de l’Université Libre de Bruxelles, publié en 2019, intitulé "L’Optimum Climatique Médiéval : ce grand oublié !"
On a déjà évoqué l’Optimum Climatique Médiéval dans plusieurs articles consacrés au 13ème siècle. Il avait débuté aux alentours du 10ème siècle, et avait duré environ 350 ans. Il a été suivi à partir du 14ème siècle d’un refroidissement que les climatologues ont appelé le Petit Âge Glaciaire.
L’Optimum Climatique Médiéval a fait l’objet de nombreuses controverses entre climatologues par son analogie possible avec le réchauffement climatique contemporain. "Grand oublié", parce qu’il a longtemps été oblitéré dans les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Alain Préat explique que si le GIEC a longtemps nié l’existence de cet "optimum", ce serait parce qu’il craignait que l’on puisse contester que la cause du réchauffement actuel eût pour origine l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère. Car personne n’a encore pu expliquer pourquoi l’atmosphère s’était réchauffée au Moyen-âge, puis refroidie par la suite. Or il y a deux différences fondamentales entre les variations climatiques du passé et le réchauffement contemporain, d’une part la rapidité du réchauffement actuel, d’autre part son amplitude en un siècle.
Un des premiers à décrire l’Optimum Climatique Médiéval avait été Emmanuel Le Roy Ladurie en 1967, dans son Histoire du climat depuis l’an mille. On ne dispose bien sûr d’aucun relevé de températures avant le milieu du 19ème siècle, et Le Roy Ladurie basait sa thèse sur des données historiques relevées dans les documents de l’époque en Europe occidentale : textes et chroniques, en particulier celles rendant compte des reculs ou des avancées des glaciers des Alpes, ou les dates du début des vendanges et des moissons consignées souvent dans les abbayes et monastères. Pendant cette période, on a cultivé de la vigne en Normandie, en Belgique, en Angleterre, en Allemagne jusque vers 1350. L’extension des glaciers alpins était bien en-dessous des valeurs actuelles.
Depuis des études plus générales basées sur des mesures scientifiques ont montré que ces variations climatiques n’étaient pas uniquement localisées en Europe occidentale, mais ont concerné toute la planète. Elles ont montré également que l’augmentation des températures annuelles n’avait pas été uniforme, mais comprise entre +1,5°C et +3°C selon les zones.
Ces estimations des températures annuelles du passé sont issues de plusieurs mesures et s’étendent aujourd’hui sur 2000 ans :
- La dendrochronologie, c’est-à-dire la mesure de l’épaisseur des cernes sur les troncs d’arbres, ou les pièces de bois de charpentes anciennes. Ces cernes sont plus ou moins larges selon les températures, mais aussi selon la pluviométrie de l’année, donc à utiliser avec précaution ;
- La mesure de la teneur en gaz carbonique dans les carottes des glaciers ;
- L’analyse des sédiments des lacs de montagnes, et des moraines de fonte des glaciers ;
- Les mesures de pousse des coraux, et d’autres encore ...
Ces données sont bien sûr locales et fragmentaires. Les scientifiques les manipulent dans des traitements statistiques et les visualisent dans des graphiques. Tous utilisent peu ou prou les mêmes données, mais en leur donnant un niveau de fiabilité différent, en élaborant des traitements statistiques différents, ils parviennent à des conclusions différentes, principalement sur l’ampleur des variations de la températures moyenne annuelle.
Ils proposent deux familles de graphiques, l’une visualisant les températures moyennes annuelles brutes et la seconde visualisant les variations tendancielles que l’on obtient à partir de moyennes mobiles sur 10 ans ou sur 20 ans. Les courbes que j’ai sélectionnées concernent l’hémisphère nord, hors zones tropicales, et mettent bien en évidence les variations tendancielles. Elles doivent être prises comme des scénarios plausibles, mais pas comme visualisant la réalité de l’époque. Ces courbes masquent les variations locales où les amplitudes peuvent être plus ou moins élevées que les moyennes.
La courbe ci-contre, en moyennes annuelles, montre l’amplitude annuelle brute sur la zone grise, et les variations tendancielles (en noir) avec une moyenne mobile sur moins de cinq ans. Elle visualise correctement l’Optimum Climatique Médiéval et le Petit Âge Glaciaire qui a suivi. Accessoirement ce graphique montre également ce que les climatologues appellent l’Optimum Climatique Romain, qui s’est achevé vers l’an 200, et la période froide qui a suivi et qui serait à l’origine des "invasions barbares" en Gaule et en Novempopulanie.
Cette seconde courbe est une courbe tendancielle calculée avec d’autres traitements statistiques. La courbe rouge serait équivalente à la courbe noire du premier graphique, alors que la courbe bleu est établie à partir des moyennes mobiles des températures annuelles sur 20 ans. Les variations annuelles sont lissées. On ne visualise plus que les tendances avec des amplitudes réduites. L’Optimum Climatique Médiéval et le Petit Âge Glaciaire sont clairement visibles avec une amplitude comprise entre -0,4°C et +0,4°C, mais les variations antérieures sont estompées. Pour ce qui est du pic contemporain, il faudra attendre quelques décennies pour percevoir la véritable tendance climatique. On ne peut en juger sur les variations annuelles des 5, ou même des 10 dernières années.
En conclusion l’Optimum Climatique Médiéval ainsi que le Petit Âge Glaciaire sont des faits avérés tant par les textes historiques que par des mesures scientifiques. L’amplitude réelle du réchauffement médiéval ne sera jamais accessible. Par contre l’amplitude du refroidissement qui a suivi est mieux connu par les textes des 17èmes, 18èmes et 19èmes siècles. On ne connait toujours pas la cause de ces variations.
Ces courbes peuvent ne pas représenter l’évolution des températures en Gascogne ou dans l’Astarac. Les années chaudes ou froides ou arrosées ont pu être différentes de celles du piémont alpin, ou de Paris, ou d’autres grandes villes pour lesquelles des données historiques existent. Néanmoins il est certain que la tendance climatique locale en Gascogne a suivi la courbe bleue du second graphique, aux variations annuelles et aux amplitudes près.
Disettes et famines
Ainsi le climat des 12èmes et 13èmes siècles en Gascogne avait donc été en moyenne plutôt doux, certains avancent doux et secs, d’autres doux et humides. La population avait augmenté comme on l’a vu pour Castex dans l’article 13-05. Le 14ème siècle sera beaucoup plus éprouvant dans les villes et villages, avec de fortes perturbations climatiques et plusieurs épidémies. Il a probablement fallu quelques générations pour que les agriculteurs se rendent véritablement compte, au-delà des variations annuelles, que les hivers étaient plus souvent plus froids et froids plus longtemps, que les étés étaient moins chaud, que la pluie venait fréquemment plus tôt en automne.
Les données des 14èmes et 15èmes siècles sont très parcellaires en Gascogne, documentées pour des villes, jamais dans les campagnes. Plusieurs épisodes de disettes ou de famines sont rapportées en Gascogne et en Languedoc en 1374-1375, 1419-1420, 1430-1433, 1456-1458, toujours dus à des accidents climatiques. Il n’y a aucune donnée précise sur les températures ou sur la pluviométrie dans l’Astarac avant le milieu du 17ème siècle. Nous proposerons dans l’article suivant une approximation des conséquences démographiques de ces perturbations à Castex dans la continuité de l’article 13-05, en utilisant comme repère des données issues d’un accident purement climatique en France et en Gascogne à la fin du 17ème siècle.
Le premier effet de ces perturbations climatiques était la disette si la perturbation ne durait qu’une année, puis la famine si elle durait plus longtemps. Dans les années de disette, la mortalité des plus fragiles augmentait et les maladies tuaient davantage. Mais dans les années de famine on mourrait aussi de faim.
On a vu (Voir la page Le Village) qu’un chemin du territoire de Castex est appelé chemin du Brame Hamé, autrement dit "chemin du cri de famine" en gascon. Ce chemin menait de Castex à Sarraguzan, siège de la seigneurie des Affites, comme on l’a vu dans l’article 03-03. Si ce nom est un héritage du 14ème siècle, il a pu lui être donné lorsque les habitants de Castex allaient demander du secours au seigneur des Affites dont le château se trouvait à Sarraguzan. Il a pu aussi lui être donné lorsque les habitants allaient ramasser des herbes ou des racines pour manger, faute de grains.
Au 14ème siècle le marché des grains était encore local et peu organisé. Ce sont les bourgeois et les abbayes, propriétaires de métairies, qui étaient les principaux fournisseurs de grains sur les marchés des villes. Les consuls des villes contrôlaient le prix des grains de décembre à juillet. Mais le grain était perpétuellement l'objet de marchés noirs et de spéculations. En Gascogne, lorsque le grain manquait, les villes s'endettaient pour en importer essentiellement d'Angleterre via Bordeaux, et le pain était vendu à prix forcé. Dans les périodes où la guerre était active, les consuls demandaient au roi de France, ou au duc d'Aquitaine de conclure une trêve jusqu'au retour d'une situation normale. Les évêques demandaient au pape d'autoriser les pauvres à manger de la viande pendant le carême. Dans les campagnes, faute de grain, faute d'argent, on faisait du pain avec de la farine de glands et de racines de fougères. Les laboureurs gageaient leurs terres pour survivre, ou vendaient des parcelles, puis louaient leurs bras ailleurs. Lorsqu’il n’y avait plus rien à manger, que le grain réservé au semis de la saison suivante avait été mangé, ainsi que les animaux domestiques, ils désertaient et allaient mendier leur nourriture en ville en échange de petits travaux. La plupart ne revenaient pas. Des tenures étaient abandonnées. Certains historiens mentionnent 46 paroisses désertées à 100% dans le comté de Bigorre au 14ème siècle.
Face à la récurrence des disettes et famines, des premières mesures de contrôle du marché des grains ont été prises d’abord au niveau des villes, puis des comtés et enfin, à partir du 15ème siècle, au niveau du royaume. On reviendra dans un prochain article sur les mesures de contrôle du marché des grains, prises par plusieurs rois de France.
L’article suivant poursuit la description des calamités du 14ème siècle avec la pandémie de peste noire de 1347-1349.