Cet article complète l’article précédent avec l’évocation des épidémies, en particulier celle de peste noire, et développe les conséquences des calamités du 14ème siècle.
Les épidémies
Jusqu’au 18ème siècle on donnait le nom de peste à toutes les épidémies, qu’elles soient de peste bubonique, de variole, de typhus, de diphtérie, de choléra, ou d’autres maladies contagieuses. Et il y avait eu plusieurs vagues d’épidémies en Novempopulanie dès l’époque romaine. Une seule épidémie de peste bubonique est avérée au 6ème siècle, sur le pourtour de la mer Méditerranée, du temps de l’empereur Justinien. Elle a sévi en plusieurs vagues de 540 à 760 environ. Les épidémies se propageaient le long des voies romaines ; plus tard elles ont suivi le déplacement des invasions barbares. Au Moyen-âge les épidémies se répandaient le long des chemins commerciaux, ou suivaient le déplacement des armées. Après une épidémie ou une famine la population baissait, des terres s’enfrichaient, puis la population augmentait à nouveau. Mais au milieu du 14ème siècle ce ne fut pas une épidémie comme les précédentes.
La peste noire
Deux ouvrages consacrés à la peste noire du 14ème siècle ont été publiés ces dernières années, qui ont servi de sources à ce paragraphe : La peste noire dans l’Occident chrétien et musulman de Stéphane Barry et Nobert Gualde (Ausonius Editions 2007), et Sur les traces de la peste noire de 1346-1353 de Florence Rosier (Le Monde janvier 2026), article basé sur le livre Peste noire de Patrick Boucheron publié en janvier 2026.
Les années 1347-1349 sont celles de la grande peste noire en France et en Europe au cours de laquelle plusieurs millions de personnes sont mortes, et de nombreux villages ont disparus. Ce fut une épidémie générale en Europe, certainement la plus meurtrière de toutes. La peste noire fut une peste de type bubonique. Selon les médecins, elle tuait 75% des personnes infectées. Une variante qui a sévi en même temps, la peste pulmonaire, tuait à 100%.
Emmanuel Le Roy Ladurie écrit dans son Histoire du Climat depuis l'an mil : "à partir de 1348, en Occident, le grand responsable du marasme, de la dépopulation, et de la crise économique subséquente, ce n’est pas le climat ; c’est, décidément, parmi quelques autres facteurs, le bacille de Yersin (le bacille de Yersin est le bacille de la peste bubonique) ; et accessoirement, sur le continent, c’est la guerre, le brigandage, l’énorme vague de criminalité et de gangstérisme qui déferle sur la France, au temps des guerres de Cent Ans ; une vague par rapport à laquelle le Chicago des années 1920 fait figure d’un havre de paix, de concorde, de tranquillité… "
La peste noire a débarqué à Marseille en décembre 1347, de navires en provenance de la Mer Noire où elle était apparue en 1346. Le bacille était parti de Chine où une épidémie avait tué le tiers de la population entre 1330 et 1340. Depuis Marseille, la peste noire a remonté la vallée du Rhône, longé la coté méditerranéenne, atteignit Montpellier dès janvier 1348, puis Toulouse, Bordeaux, le Poitou, enfin Paris en août 1348. La Gascogne fut touchée dès 1348.
Deux chercheurs ont montré dans une étude publiée en 2025 que la peste noire arrivait sur des populations déjà affaiblies par la faim. Le climat des années 1345-1346 avait été particulièrement humide, avec des hivers doux mais pluvieux, des étés frais et humides, une perturbation causée par une importante éruption volcanique dans la zone tropicale. Cela avait provoqué une disette, puis une famine, attestée en Espagne, Languedoc et Provence. Entre Espagne et Languedoc, il serait surprenant que la Gascogne ait été épargnée. Les navires en provenance de la mer Noire en 1347 avaient transporté des grains pour soulager cette disette qui menaçait de se transformer en famine. Mais, dans leurs cales, ces navires ont également apporté des rats et des puces infectés. La peste arrivait donc dans des contrées où les personnes étaient affaiblies par au moins deux années de privations. Aucune trace de cette disette ou famine de 1345-1346 n’est documentée en Gascogne, encore moins en Astarac, ce qui ne signifie pas que la Gascogne n’ait pas été affectée.
Dans les premiers temps de cette épidémie de peste on ne pratiquait ni l'isolement des malades, ni de restrictions sur les déplacements ou sur les rassemblements de personnes, ce qui a accéléré sa propagation. L’hygiène était encore inconnue. Comme cause de la maladie on invoquait la colère de Dieu, et l’on invitait les personnes à des prières collectives dans les églises. On soupçonnait l’infestation de l’air ambiant dans les villes et les gens se barricadaient chez eux dès qu’il y avait un malade dans la famille. Les bourgeois des villes qui avaient des propriétés à la campagne quittaient la ville pour s’y réfugier et propageaient ainsi la maladie dans les villages. La séquence la plus meurtrière a duré deux ans, en 1348 et 1349.
Dans les villes la maladie, le nombre de morts, le soutien des congrégations religieuses sont très souvent documentés. Dans les campagnes on mourrait en silence.
La peste bubonique reviendra ensuite à intervalles plus ou moins réguliers pendant plus de cent ans. Elle est mentionnée à Lectoure et Vic-Fezensac en 1402, à Auch et Riscle en 1472. Il n’y a de données ni pour Mirande ni pour Miélan. Les épidémies de typhoïdes, de diphtérie, et d'autres maladies que l'on ne savait pas soigner revenaient également périodiquement. Petit à petit on commença à appliquer quelques mesures d’hygiène élémentaire. Les villes fermaient alors leurs portes aux marchands ambulants, à l’entrée de mendiants et de malades. Les marchés étaient supprimés. On commença à isoler les malades des gens sains. Les aidants se protégeaient avec des masques. On brulait les vêtements des personnes décédées. On chassait les pestiférés des agglomérations, et on les isolait dans des hameaux de cabanes à l’écart des villes et villages.
Les conséquences des calamités du 14ème siècle
Les conséquences de ces calamités sont relativement bien documentées pour les principales villes, mais pas pour les campagnes. On ne peut donc que conjecturer leur impact dans les villages. On y a souffert des épidémies, on y a souffert des disettes et des famines dues aux perturbations climatiques, mais on y a aussi souffert directement ou indirectement de la guerre de Cent ans et, plus particulièrement en Gascogne, de la guerre "privée" du comte d’Armagnac contre le comte de Foix-Béarn-Bigorre. La rivalité entre Armagnac et Foix déjà évoquée dans l’article 10-04 s’est transformée en guerre ouverte pendant plusieurs trêves de la guerre franco-anglaise, comme on le verra dans l’article suivant.
Car si la guerre entre la France et l’Angleterre a bien duré une centaine d’années, elle fut entrecoupée de trêves, certaines de longue durée. Dans les premiers temps les deux armées royales n’étaient pas permanentes. Leurs effectifs n’étaient pas très élevés, composés des seigneurs convoqués par le ban, de soldats gascons, et de mercenaires de plusieurs nationalités.
Le passage ou le stationnement des troupes dévastait les cultures, sans compter les réquisitions de nourriture. Plusieurs "chevauchées" anglaises ont ravagé villes et campagnes sur leur passage dans le sud-ouest comme on le verra dans un prochain article.
Pendant les trêves on licenciait les troupes, pour les réembaucher dès que la paix était rompue. L’errance de bandes de mercenaires livrés à eux-mêmes pendant les trêves, mais également de bandes de déserteurs à la recherche de butin, pillaient les villages. Plus aucune autorité n’assurait la sécurité dans les campagnes, ni sur les routes et chemins, parcourus par des bandes de brigands sans foi ni loi. Les transports de marchandises étaient fortement désorganisés, les chemins défoncés n’étaient plus entretenus.
Ce n’est qu’une vingtaine d’années avant la fin de la guerre de Cent ans, à une date inconnue mais postérieure à 1435, qu’a été créée la Maréchaussée, un corps militaire d’hommes à cheval, placé sous les ordres des maréchaux, d’où son nom, dont les fonctions initiales étaient la justice aux armées, la traque des déserteurs, et la prévention des déprédations que pourraient causer les armées royales. La Maréchaussée deviendra Gendarmerie Nationale en 1791.Puis en 1439 le roi Charles VII instaura un nouvel impôt, la "taille permanente", pour financer une armée permanente de 15 000 hommes, et un corps d’artillerie de 3000 hommes et d’environs 300 canons. Néanmoins la convocation du ban et de l’arrière-ban n’avait pas été abolie, ni l’embauche de mercenaires "additionnels" le temps d’une campagne.
Aucun historien ne s’est risqué à évaluer les pertes directes ou indirectes dues aux faits de guerre ou au brigandage durant la Guerre de Cent ans. Quoi qu’il en soit, au 14ème siècle, c’est la peste noire qui a tué le plus de personnes et de très loin et celle-ci fut bien plus catastrophique que les épidémies qui avaient pu survenir dans les siècles précédents.
Aucune donnée d’ensemble de la mortalité en France n'est disponible, ni pour la guerre de Cent ans, ni pour les famines du 14ème siècle, ni pour les deux années de peste noire ou pour ses récurrences. Les historiens estiment que la population française a chuté selon les régions de 20% au moins, localement jusqu'à 50%. L'année 1350 fut certainement le point le plus bas de la population. Dans certaines régions, des villages ont définitivement disparu. Emmanuel le Roy Ladurie déjà cité, donne quelques estimations pour l’Ile de France ou la région de Lyon, mais ne fait part d'aucune donnée concernant la Gascogne sur cette période, pas davantage que les historiens gascons. La plupart s'accordent à dire que la Gascogne aurait été moins touchée par la peste noire que d'autres régions de France.
La dispersion des maisons des campagnes de Gascogne a pu réduire le taux de mortalité que les villes ont connu. Néanmoins, on rappelle (voir l’article 13-06) qu’au 14ème siècle, dans les villages, les maisons n’avaient qu’une seule pièce où toute la famille mangeait et dormait. Isoler les malades dans ces maisons était donc illusoire. Dans une même famille, les plus jeunes et les plus âgés mourraient en premier. Certains survivaient, puisque les médecins estiment que la peste bubonique ne tuait "que" 75% des personnes infectées. Lorsque les premières mesures prophylactiques ont diffusé des villes vers les campagnes, on a commencé à isoler les personnes infectées, voire leur famille entière, dans des hameaux de cabanes éloignées des villages, à la mode des lépreux que l’on avait éloigné après les croisades, deux cent ans auparavant (voir l’article 10-04).
Il semble qu'aucun village d'Astarac n'ait été entièrement déserté ni abandonné pendant la guerre de Cent ans. La population a très certainement baissé, peut-être entre 25% et 40% voire localement jusqu’à 50% comme à Gimont. On suppose que de nombreuses terres cultivées ont été abandonnées, faute de bras, et se sont enfrichées.
Pour ce qui est de Castex, il n’y a bien sûr aucune indication, aucune trace de ce qui a pu se passer dans ces années terribles. En reprenant l’estimation de la population de l’article 13-05 pour l’année 1320 et les conséquences de la famine des dernières années du 17ème siècle que l’on évoquera en détail plus tard, on va proposer une fourchette de la population de Castex dans les années qui ont suivi la pandémie.
Le décompte du nombre de maisons disparues entre 1660 et 1730 d’une part, l’exploitation des registres paroissiaux de la même période montrent que le village de Castex aurait perdu entre 20% et 25% de sa population dans la famine de la fin du 17ème siècle. Les conséquences de la peste noire de 1347-1349 ont probablement été plus importantes. On prendra donc comme hypothèse que Castex aurait pu perdre alors de 30% à 40% de sa population. Dans l’article 13-05, on avait estimé la population de Castex en 1320 comprise entre 250 et 260 personnes, auxquelles il fallait ajouter les non-propriétaires, soit peut-être un total de 270 à 290 personnes. Ainsi, en 1350, après la peste noire, si la population de Castex a baissé de 30% à 40%, elle pourrait ne plus compter que de 160 à 200 personnes. Dans cette hypothèse, peut-être qu’entre 20 et 30 maisons du village auraient été abandonnées, et qu’une surface cultivée significative se serait enfrichée.
Superposée à la courbe de la tendance climatique que l’on a vu dans l’article précédent, le tracé vert pourrait schématiser l’évolution de la population de Castex au cours des âges. Entre les débuts de l’ère chrétienne et l’Optimum Climatique Médiéval, il y eu très certainement des famines dures, peut-être de fortes épidémies, dont on ne sait rien. Le premier grand décrochage certain est celui de la peste noire de 1347-1349. Le second serait celui de la famine des années 1690. On verra dans de prochains articles de quelle manière le village s’est repeuplé aux 15èmes et 16èmees siècles, puis au 18ème siècle après la dernière grande famine. Les historiens rapportent des années de disettes ou d’épidémies entre le 15ème et le 18ème siècle, mais elles furent d’intensité trop faible, ou de durée trop brève, pour être visibles à l’échelle de ce graphique. Elles n’ont pas eu de conséquences importantes sur la démographie.
Après les deux articles qui suivent, plus spécialement consacrés à la guerre de Cent ans en Gascogne, on verra de quelle manière le village de Castex s’est relevé, de quelle manière la population a augmenté, comment la configuration du village s’est transformée.