13-05 Le village transformé

Publié le 3 janvier 2026 à 20:56

On avait abandonné le village de Castex entre le 10ème et le 11ème siècle lorsqu’un premier seigneur y avait été investi (article 10-02). On y a ensuite localisé au 12ème siècle un château-castet et une nouvelle chapelle-église (article 12-02). Cet article 13-05 esquisse les transformations du village telles que l’on peut les imaginer sur la base de rares indices, jusqu’au début de la guerre de Cent ans, en 1337.

 

Les habitants

Depuis les débuts de la féodalité, la population du village de Castex a sensiblement augmenté. On rappelle qu‘au 13ème siècle on se trouve vers la fin de l’optimum climatique du Moyen-Âge, qui est une période où l’on n’a pas connu de famine catastrophique, où les années de disettes se sont faites plus rares. D’après Emmanuel Le Roy Ladurie dans "l’Histoire des paysans français", la population de la France de 1320 se situait vraisemblablement à un niveau compris entre 85% et 90% de celle de 1720, quatre siècles plus tard.

Aucun document ne permet de dénombrer la population du Castex de la fin du 13ème ou du début du 14ème siècle. Pour fixer les idées, on va néanmoins proposer une fourchette pour les premières années du 14ème siècle, basée sur les données du livre terrier de Castex de 1729, et sur l’évaluation de Le Roy Ladurie entre les années 1320 et 1720.

Le livre terrier de Castex de 1729, comme d’ailleurs le dénombrement pour Castex de l’Aveu et Dénombrement du duc d’Antin de 1717, nomme 73 ménages de propriétaires-tenanciers, et 11 propriétaires forains, c’est-à-dire propriétaires habitant dans un autre village. Autour des années 1290 – 1320, le nombre de ménages de propriétaires habitants Castex pourrait alors être compris entre 62 et 65. Sur la base des registres paroissiaux, on compte au 18ème siècle une moyenne de 4 à 4,5 personnes par ménage. On dit que l’espérance de vie était plus faible dans le haut Moyen-âge, mais elle prend en compte une forte mortalité infantile, et l’espérance de vie est une durée moyenne. En fait, si de nombreux nourrissons et jeunes enfants mourraient tôt, les adultes vivaient couramment de 40 à 60 ans, sauf disettes ou famines. On a donc conservé pour le début du 14ème siècle le même nombre de personnes par ménage, faute d’autre donnée. On obtient alors une population de 250 à 260 personnes à Castex. Il faudrait ajouter un petit nombre d’habitants non propriétaires. Au total la population ne devait pas dépasser 300 personnes. Castex aurait donc été un gros village. On reprendra ces estimations au 15ème siècle, après la guerre de Cent ans.

Les propriétaires au village sont tous des tenanciers. La distinction entre laboureurs aisés, petits laboureurs et brassiers est déjà établie, mais elle reste inaccessible avant le 17ème siècle. Ils tiennent leurs terres en "fief" du seigneur, lui payent des redevances féodales et lui doivent des corvées. Les journaliers et brassiers, hommes et femmes, se louent aux laboureurs à la journée, ou pour des travaux saisonniers, moissons, vendanges, bucheronnages, et autres.

Il semble que le métayage, appelé aussi bordage ou borderie, ne soit apparu qu’à partir du 15ème siècle, après la fin de la guerre de Cent ans, mais la documentation n’est pas très claire sur ce point. Il existait probablement une forme d’engagement oral, formalisé plus tard entre un propriétaire et celui qui prendra le nom de bordier.

Dans certaines régions, il existe également des paysans pleinement propriétaires de terres franches que l’on appelle alleux. Dans ce cas ils ne doivent rien aux seigneurs, ni redevances, ni corvées. D’après les textes il semble qu’en Astarac il y avait assez peu d’alleux. Il n’y a pas de trace d’alleux à Castex, mais Castelfranc, inclus aujourd’hui dans la commune d’Estampes, était probablement un alleu, en tout ou partie.

Jusqu’au 11ème siècle les personnes dans les villages étaient dénommées par un prénom et un surnom, ou par un prénom et un sobriquet, ou par un prénom suivi du prénom du père à la façon ibérique. La population augmentant ce mode de dénomination a de plus en plus prêté à confusion. A partir du 12ème siècle les habitants des villages ont commencé à avoir des patronymes transmis par les pères, basés sur un sobriquet, sur un métier, ou sur le nom d’un arbre à coté de leur maison, ou encore sur la localisation de leur maison, sur le nom de leur village ou hameau de naissance s’il était autre. Au 13ème siècle, les patronymes patrilinéaires sont généralisés. Les prénoms d’origine ibérique, Sanche, Garcia, … ont été remplacés par des prénoms "suggérés" par les curés des paroisses. Les Jean ou les Pierre, et les Marie ou les Jeanne sont devenus très nombreux, mais on a aussi beaucoup utilisé les prénoms des seigneurs locaux ou celui du comte d’Astarac. On donnera des éléments sur les patronymes de Castex à partir du 17ème siècle.

Le village

Lorsque nous avions quitté Castex au 11ème siècle, le village était composé de trois hameaux ou parsants (quartier en gascon) : le Midi, Ginoux (Gignoux) et, entre les deux, un hameau que nous avions appelé "Douat". Au siècle suivant le seigneur de Castex a bâti son château-castet, et une chapelle-église a remplacé l’église primitive de Seindie. Les trois parsants formaient désormais un village. Nous donnerons désormais au parsant du centre le nom de quartier du château.

Parmi ces trois quartiers initiaux, c’est le quartier du château qui s’est le plus développé, entre la Ténarèze, le chemin du Moulat et le castet. Au quartier du Midi les maisons qui se trouvaient le long de la Ténarèze sont peu à peu abandonnées alors que les nouvelles maisons sont construites de part et d’autre d’un nouveau chemin. Ce chemin double la Ténarèze plus à l’ouest et mène directement à la chapelle-église et au castet

Ce chemin se prolonge vers le nord jusqu’au quartier de Ginoux. La "grande rue" du village, lo caminau, est désormais celle (ou celui) qui relie le castet et la chapelle-église, qui conduit au sud au quartier du Midi, au nord à Ginoux, et au-delà. Un autre chemin s’est ouvert en direction du nord à partir du fossé qui sépare le château du castet. Ce chemin, que l’on appellera le chemin Darré (lo cami Darré), croise le chemin de la Coste Longue, puis se prolonge au-delà vers le nord, car un nouvel hameau s’y est implanté, que l’on appellera le hameau du nord-ouest. 

De couleur bleu, le château-castet au centre et la chapelle-église à droite

A droite le parsant du Midi, au centre le parsant du château, à gauche le parsant de Ginoux au-dessus du nouveau parsant du nord-ouest

Ce n’est pas encore le quartier du nord appelé Les Auquets au 18ème siècle. Dans ce nouveau quartier, des maisons ont été bâties entre Ginoux et le chemin Darré, puis au-delà, en face du lieu-dit Daguet, là où se trouve une maison bien plus récente appelé A Carrau. Cette hypothèse est basée sur l’existence de plusieurs maisons à cet endroit, nommées dans les registres paroissiaux du 17ème siècle et localisées grâce aux noms des parcelles du livre terrier de 1729.

Les défrichements

(Pour les noms des chemins et des ruisseaux se reporter à la page 5 de la présentation du village de Castex)

Les premiers défrichements et les premières mises en culture avaient été réalisés sur la boubée, à partir des hameaux initiaux, en direction de l'Osse. Tous les chemins de desserte des cultures, dès les origines, furent orientés Est-Ouest, faciles d’accès depuis les maisons, toutes bâties en haut de la boubée. Avec l’augmentation de la population les grands défrichements sont terminés. Sur la boubée les seules surfaces encore boisées sont des terres incultes. Le coteau au-dessus du Bouès est une friche de bois, de taillis et de landes sur lesquelles pâturent les porcs et les moutons. Les terres le long de la rive gauche du Bouès ont été défrichées et mises en culture jusqu’au bas du coteau. Les parties hautes du coteau pourraient avoir été cédées en fief à quelques tenanciers, défrichées et mises en culture. Les défricheurs devaient obtenir une autorisation du seigneur du lieu pour défricher et se voir concéder une tenure. Dans la plupart des cas les tenures nouvellement défrichées étaient exemptes de redevances seigneuriales pendant typiquement cinq années.

La propriété des friches n’est pas claire au 13ème siècle. Ce ne sont pas des terres nobles, ni des terres concédées en fief à des tenanciers. Certaines d’entre elles deviendront padouens ou terres de la communauté. Leur usage sera réservé exclusivement aux tenanciers du village, moyennant redevance au seigneur.

Au nord, à la limite du territoire de Miélan-Forcets, le défrichement des terres entre le ruisseau de la Monde et le ruisseau de Micas pourraient dater des années 1250-1350. Les défricheurs seraient alors les habitants du hameau du nord-ouest dont il a été question plus haut. Ils se seraient partagé ces nouvelles terres. Or dans les premières années du 18ème siècle ce secteur présente une grande propriété d’une cinquantaine d’hectares d’un seul tenant, alors que partout ailleurs sur le territoire du village, les parcelles sont très morcelées. Cette grande propriété n’est pas terre noble. Il parait douteux qu’à l’époque du défrichement un bourgeois ait acquis une telle surface pour l’exploiter ou la placer en métayage. On tentera une explication à cette situation dans un article à venir, consacré au 15ème siècle.

On a vu à l’article 03-03 que le tracé de l’ancienne Ténarèze n’était plus visible au nord du quartier de Ginoux sur les plans cadastraux. Il est possible que, sur le secteur nord que l’on vient d’évoquer, la Ténarèze ait été abandonnée dès la période du défrichement, car le chemin Darré et lo caminau étaient alors plus directs pour rejoindre le castet. Si l’ancien tracé a subsisté plus longtemps entre Ginoux et le quartier du château, c’est que quelques maisons habitées le bordaient encore au 18ème siècle.

Au sud du village, il est probable que, sur la boubée, les terres étaient défrichées jusqu’à la limite de Bernadets-Debat. Les descendants du "petit seigneur" évoqué à l’article 10-02 y ont peut-être conservé une grande tenure dont on reparlera au 17ème siècle.

On se rappelle que Maumus est un fief du seigneur de Béon depuis 1319. Il est possible que le défrichement du lieu-dit Artigaux, autrefois écrit Ortigos (une artigue est un lieu défriché), date de cette période. Un hameau s’y est installé. Pour se rendre à Castex et à son castet, les habitants de ce hameau vont utiliser un chemin plus direct que le chemin du Moulat par lequel on se dirigeait auparavant de Castex vers Sarraguzan. Ce chemin plus direct sera le chemin encore appelé aujourd’hui chemin de Maumus.

L’artisanat ou ce qui en tient lieu

A cette époque chaque laboureur construisait et entretenait lui-même sa maison, fabriquait ses outils, son outillage agricole, son mobilier. Les seuls éléments qu’il devait se procurer étaient les pièces en fer ou en acier. Ainsi le forgeron était probablement le seul véritable artisan du village du 13ème siècle. Le forgeron de village, à cette époque, servait de point focal pour l'approvisionnement et l'entretien de toutes les parties métalliques de l'outillage agricole.

La première forge de Castex fut probablement une forge banale, c’est-à-dire seigneuriale, financée par le seigneur, installée dans le castet. C’est aussi le seigneur qui engageait le forgeron. Si on se fie aux coutumes du village de Troncens dont on parlera dans l’article 13-07, le seigneur avait l’obligation de tenir la forge du castet "garnie" d’un maitre forgeron et des outillages nécessaires. De leur côté, les villageois avaient l’obligation d'utiliser cette forge banale, moyennant rétribution du forgeron et redevance au seigneur. Ils payaient ces services en nature.

L'outil principal du forgeron est une cuve, ou une auge, dans laquelle il fait bruler du charbon de bois attisé par un soufflet de forge. Au Moyen-âge le soufflet de forge était double pour assurer une continuité du feu. Les soufflets étaient actionnés par un apprenti. Les outils du forgeron sont déjà tenailles, pinces, marteaux, une enclume, un étau en bois, une auge pour la trempe, une meule ou une pierre à aiguiser. Le forgeron employait probablement des brassiers pour se fournir en charbon de bois, à moins que des charbonniers circulaient de castet en castet pour vendre leur production.  

Le fer venait des Pyrénées, principalement du comté de Foix où dès le 12ème siècle on fabriquait le fer « à la catalane », c’est-à-dire en bas fourneaux. Ces fours ne montent pas suffisamment haut en température pour produire de la fonte. On obtient une masse de fer et de scories que l’on purifie par martelage à chaud. Des marchands circulaient de village en village pour vendre leurs lingots de fer purifié. Peut-être que les forgerons du comté de Foix vendaient non seulement des lingots de fer, mais également des socs d’araires prêts à l’emploi, ou d’autres outils. Peut-être y avait-il aussi des marchands ambulants d’objets en fer ou en acier. Toujours est-il que ces marchands ne devaient pas passer bien souvent dans l’année au castet, peut-être plus tard davantage au marché de la nouvelle bastide de Miélan.

Un des outils agricoles les plus courants était le soc d’araire qu’il fallait retravailler fréquemment. Il est possible que le forgeron ferrait également les chevaux du seigneur. Il parait peu probable que l'on ferrait déjà les vaches de travail des laboureurs. Mais on ferrait les bœufs utilisés pour le roulage avant le 13ème siècle. Parmi les autres outils agricoles, le forgeron fabriquait les lames de houes (lo houssero ou lo hechado), de bêche (lo paloun), les crocs de pioches (lo becat ou lo trencho). Râteaux et fourches sont entièrement en bois. 

Dans les premières années du 14ème siècle, il n’y a pas encore d’éléments en fer dans les huisseries de portes ou de volets. 

Araire du Musée du Paysan Gascon - Toujouse (32240)

Il n’y a pas non plus encore d’ustensiles ménagers dans les maisons.

La plupart des outils de bucheronnage (lames de haches, lames de scies, …), de travail du bois, quelques outils agricoles (serpes et faucilles, faux primitives, …), les lames de couteaux, nécessitent l’emploi d’acier. C’est ce même forgeron de village qui transformait le fer en acier, dans le feu de la forge et au marteau.

Parmi les marchands itinérants, il est probable que l’on voyait au moins une fois par an au castet un cordonnier-bourrelier. Il y avait des tanneries sur l’Arros et la Baïse, ou plus loin sur l’Adour. Et ces marchands fournissaient alors des courroies de cuir, ou des pièces d’harnachements en cuir pour les vaches ou pour d’autres usages, et des socques à semelles de bois et courroies de cuir pour les tenanciers les plus aisés. Mais la plupart des gens allaient pieds nus. Les sabots viendront un peu plus tard.

 

La plupart des métiers d’artisans ruraux s’établiront entre la fin du 14ème siècle et le début du 15ème. Avant cela, on poursuit dans l’article suivant l’évocation de Castex au 13ème siècle avec une approche de la vie quotidienne au village.