15-02 La Renaissance en Gascogne (seconde partie)

Publié le 1 mai 2026 à 11:49

On poursuit avec le second article consacré à la Renaissance en Gascogne. Après la noblesse perdante, voici les marchands gagnants, l’extension du métayage dans les campagnes, et un fort développement des métiers d’artisans.

 

Les marchands gagnants

Dans les bourgs, le commerce et l’artisanat se développent à nouveau grâce à la repopulation. Les marchandises se diversifient et les volumes échangés augmentent. Certes, le commerce est avant tout intérieur à la Gascogne, mais il s’amplifie également avec les vallées pyrénéennes qui ont des productions différentes.

La repopulation des bastides a créé de l’activité économique et de la demande, et les routes et chemins sont davantage fréquentés. A Mirande, à Tarbes, on trouve maintenant de véritables marchands-banquiers qui commercent avec Toulouse, Bordeaux, Bayonne, Agen, et même Lyon ou Marseille. Ils mandatent des entreprises de transport d’Auch, de Lectoure, d’Agen pour effectuer des échanges lointains en charrois tirés par des attelages de bœufs. La Ténarèze conduit vers Bordeaux et la mercadère du Bouès vers Aire, Peyrehorade et Bayonne.

La Rivière-Basse, l'Armagnac, le Fezensac, le pays de Miélan envoient du vin vers Tarbes, Orthez, Saint-Gaudens et Bordeaux. Le sel de Salies-de-Béarn et de Bayonne arrive en Astarac, en Fezensac, en Lomagne par convois importants, ainsi que le fer en provenance de la région de Foix, et maintenant des Pyrénées centrales et occidentales. Des bois de charpente, des planches de bardages, des meubles en sapin et des sabots, fabriqués dans les montagnes, sont échangés contre vins et grains produits en plaine. Les marchés et foires des bastides proposent des équipements ménagers, de la vaisselle de terre cuite, des draps, de l’outillage forgé, des faux d’Auvergne et du Rouergue, etc.

Les riches marchands, les gens de noblesse aisée, les évêques et abbés toujours issus de familles nobles aisées, entretiennent un commerce de luxe qui reste néanmoins limité en volume : mobilier, vaisselle de porcelaine ou d’étain, draps fins, etc.

Un des commerces les plus importants était celui des draps. A l’époque, et jusqu’au milieu du 19ème siècle, ce que l’on appelait drap est nommé aujourd’hui tissu ou étoffe. Le drap était exclusivement destiné à confectionner des vêtements. On distinguait les "draps de pays" et les draps fins. Les draps de pays, draps de Saint-Gaudens, de Bagnères et de Tarbes, de Mauvezin, de Mirande, de Marciac étaient tissés et préparés dans les campagnes, mais assouplis dans un moulin à foulon et teintés dans les villes, faits de laine ou de laine et lin. Ils étaient de bonne qualité mais d'aspect rude et grossier, plutôt destinés à une clientèle rurale. On en trouvait sur les marchés de toute la Gascogne où ils compensaient les insuffisances de la production locale. Ils s'exportaient également en Navarre et en Aragon. On tissait par ailleurs le lin dans tous les villages pour confectionner le linge de maison, les chemises, les sous-vêtements. Les tissus de lin ne faisaient pas partie des draps.

Plus fins et plus couteux, d'autres draps arrivaient aussi en Gascogne : draps de Perpignan, du Languedoc, draps de Bourges ou du Poitou, de Normandie, draps de Flandre. Dans les trousseaux de mariage du milieu du 15ème siècle, même de femmes du peuple, apparaissent des draps fins à égalité avec les "draps de pays".

Les marchands-banquiers prêtaient de l'argent aux seigneurs, aux bourgeois et aux paysans aisés. Ils prêtaient également aux nobles ruraux appauvris, prenaient des hypothèques sur leurs propriétés, achetaient parcelles après parcelles jusqu’à devenir propriétaires de petites seigneuries qu’ils mettaient en métayage. Ils ont également simplement acheté des propriétés abandonnées par leur tenancier pour les convertir en métairie, y construire une résidence de campagne. Certains de ces bourgeois enrichis parviendront à une petite noblesse en deux ou trois générations.

Pour manifester leur opulence, les marchands enrichis, les notables de robe ont reconstruit leurs maisons de ville dans le mode nouveau, avec de larges fenêtres, comme dans les châteaux, un rez-de-chaussée pour les affaires et les domestiques, et un étage résidence.

La maison abbatiale de Seissan

Une maison à loggias de Jegun

Maison à pan de bois de Miélan

Ce sont les mêmes qui, grâce aux revenus de leurs métairies, par leurs dons et leurs prêts, ont largement contribué à la transformation, à l’agrandissement, à la construction de nouvelles églises, car l’église manifeste d’une certaine façon la richesse d’une ville et de ses marchands. Enrichis, les notables, les marchands-banquiers, les hommes de loi, souvent issus des mêmes familles, ont peu à peu confisqué le pouvoir consulaire dans les villes. L’élection des consuls s’est ainsi progressivement transformée en une désignation en comité restreint, soumise à l’approbation formelle de la communauté.

On a vu à l'article 14-03 que le roi de France avait placé son Sénéchal pour l'Armagnac-Fezensac à Lectoure. Les consuls d'Auch ont tenté d'obtenir son déplacement à Auch au 16ème siècle. Dans ce but ils ont missionné deux bourgeois pour plaider leur cause auprès d'Henri d'Albret : voir en annexe 6 un récit de leur voyage d'Auch à Paris.

Beaumarchés : contrefort de la base du clocher en diagonale caractéristique du 15ème siècle

Mirande : cathédrale éphémère (1410-1413) fin 14ème -15ème siècle (voir article 14-03)

Le métayage, fait majeur dans les campagnes

La grande transformation dans le mode d'exploitation des terres vient du métayage qui se généralise. Les seigneurs, mais surtout les bourgeois propriétaires de "bordes", les donnent en métayage à des paysans. De même les laboureurs les plus aisés ont pu acheter des parcelles rendues vacantes par la disparition de familles au cours des famines et épidémies du 14ème siècle, et les confier à des métayers-bordiers.  

Les historiens observent que le métayage se serait développé et formalisé progressivement à partir du 15ème siècle. Les baux, jusque-là oraux, deviennent écrits, même si les bordiers ne savent pas lire. La durée des baux se fixe progressivement à quatre ans avec échéances à la Toussaint.

D'une façon habituelle, le propriétaire fourni la terre, l’outillage de fer et les animaux de trait. Les récoltes de grain sont partagées par moitié, après la retenue nécessaire aux semis de la saison suivante. Le partage est effectué après le prélèvement de la dîme. Les redevances féodales sont à la charge du propriétaire. Les animaux de basse-cour appartiennent au métayer qui parfois doit quelques têtes de volailles au propriétaire. Fréquemment celui-ci impose au preneur plusieurs bêtes en gazaille bœufs, vaches, chevaux, moutons, porcs. Au titre du contrat de gazaille, le preneur doit prendre soin des bêtes et les nourrir sur l'exploitation. Au bout d’une année, le partage s’effectue à mi fruit, autrement dit le preneur garde la moitié des bêtes nées dans l’année, l’autre moitié revenant au bailleur.  

Des animaux sont également pris en gazaille par des paysans qui ne sont tenus par aucun contrat de métayage. Ce sont en général des placements faits par les seigneurs et surtout par les bourgeois. Le retour à la friche de terres anciennement cultivées, les besoins plus restreints en céréales du fait du dépeuplement, du moins dans les premiers temps, rendaient l’élevage plus productif, favorisé aussi par la nouvelle importance prise par les métiers du cuir.

Des artisans en grand nombre

Le goût nouveau en matière de vêtements développe les métiers du cuir, tanneurs, selliers, cordonniers, et les métiers du textile, tisserands et teinturiers. Le métier de tailleur d’habit est règlementé à partir du 16ème siècle.

Des marchands commencent à organiser la fabrication d’outillages et d’ustensiles de fer et d’acier dans de petits groupements de forges : coutellerie, lames de scies, pentures, chenets, crémaillères, tout l’outillage du tailleur de pierre, du menuisier, du cordonnier, des laboureurs, et des ménagères. Ces marchands n’ouvrent pas boutique comme aujourd’hui. Ils vendent sur leur étal dans les marchés et les foires. Leur local ne sert que d’entrepôt.

D’autres organisent la fabrication de barriques pour approvisionner les villages. Le métier de charron se développe également.

La frénésie de construction de maisons, d’églises, de châteaux, ou leur transformation, a conduit à la multiplication des besoins d’artisans, certains dans de nouveaux métiers : carriers, tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, tuiliers, serruriers, verriers, bientôt encadrés par de véritables entrepreneurs en bâtiments.

La fabrication de vitrages a fait partie des nouveaux métiers de la Renaissance. Les vitrages du 16ème siècle sont constitués de petits carreaux de verre sertis dans du plomb. Les carreaux ont de cinq à dix centimètres de côté. Ils sont obtenus par soufflage en manchon. On forme une sorte de bouteille d'une vingtaine de centimètres de diamètre en soufflant dans une boule de verre fondant. On coupe le fond, puis on coupe le manchon en deux demi-cylindres. On réchauffe les deux demi-cylindres jusqu'à obtenir deux plaques à peu près planes. Ensuite on y découpe les carreaux. Le verre n'est pas homogène, ni parfaitement plan, ni poli. Il est coloré en brun-jaune ou vert-jaune en fonction des sables utilisés. Il coupe le vent, laisse passer la lumière, mais on ne peut rien identifier en regardant à travers. Cette méthode a été utilisée jusqu'au milieu du 19ème siècle. Mais le verre à vitre reste cher, limité aux vitraux des nouvelles églises, ou aux fenêtres des maisons bourgeoises et des châteaux.

Des entrepreneurs de transports emploient des bouviers chargés de véhiculer de lourds charriots à quatre roues tirées par deux paires de bœufs. Ces bouviers apportent en Astarac des pierres de calcaire des carrières d'Auch ou de Lectoure, de la chaux, des bois de charpente et des planches de sapin des Pyrénées, et livrent des barriques de vin et des sacs de blé aux habitants des montagnes et dans les villes

Les corporations d’artisans se développent dans les grandes villes pour règlementer les usages et défendre leurs droits, mais il semble que les bastides de Gascogne ont été peu concernées. L’accès des artisans au consulat dans ces petites bourgades semble également assez rare.

 

Trois articles vont ensuite présenter la re-naissance de Castex aux 15èmes et 16èmes siècles, ou comment le village s’est relevé après les pires calamités de son histoire.