15-01 La Renaissance en Gascogne (première partie)

Publié le 21 avril 2026 à 08:54

La Renaissance, c’est la découverte de l’Amérique, le renouveau artistique en architecture, peinture, sculpture, musique, littérature, l’invention de l’imprimerie. La Gascogne est bien loin des châteaux de la Loire, mais pourtant on va y trouver un peu de tout cela. Néanmoins les historiens de la Renaissance oublient de dire que ce fut pour tous, d’abord et surtout une libération après cent ans de calamités, comme si le confinement de 2020 avait duré cent ans et non deux mois.

Après deux articles de présentation de la Renaissance en Gascogne, trois articles esquisseront ce qu’a pu être la Renaissance à Castex. Pour cet article et le suivant, pour identifier l’architecture renaissance gasconne, j’ai fait appel à l’ouvrage d’Anaïs Comet "Villages et Bourgs gersois à la fin du Moyen Âge", publié en 2023 dans les Cahiers du Patrimoine.

 

Le renouveau artistique de la Renaissance doit beaucoup à l’Italie. Car le roi Charles VIII entre en Italie à la tête de son armée en 1494 dans le but de conquérir le duché de Milan et de faire valoir ses droits sur le royaume de Naples, autrefois possession du duc d’Anjou. Parmi ses 12 000 fantassins, il y avait 3 000 Gascons. Plusieurs seigneurs gascons, dont au moins un cadet de Béon de La Palu, sont allés guerroyer en Italie. Ils en rapporteront des goûts nouveaux. 

Certes la Renaissance en Gascogne n’a pas eu le même éclat que celle du nord de la Loire dans l’entourage du roi de France. Les principaux foyers du renouveau artistique et littéraire gascons se trouvaient à Toulouse et à la cour d’Henri et de Jeanne d’Albret, à Pau et Nérac. Pey de Garros et Arnaud de la Salette à Pau, Guillaume du Bartas à Toulouse, puis à la cour de Nérac, ont contribué à un renouveau temporaire de la poésie et de la littérature gasconne. Mais il faut se rappeler que Gaston Fébus avait écrit son célèbre Livre de la chasse en français, et non en gascon.

Les villes de Gascogne ont connu une frénésie de constructions, car ce sont les marchands des villes qui se sont le plus enrichis.

Ils ont reconstruit leurs maisons dans un style nouveau et contribué par leurs dons à la construction ou à la reconstruction de nouvelles églises et d’autres édifices publics. Par contre on verra que beaucoup de seigneurs se sont retrouvés ruinés après la guerre de Cent ans. D’autres, plus fortunés, ont transformé, ou même abandonné leurs châteaux-forteresses d’avant la guerre, pour des châteaux-résidences.

Une nouvelle Gascogne

La Gascogne d’après la guerre de Cent ans n’est plus la même. Elle était fière de son indépendance qui avait duré plusieurs siècles. Finalement, bien avant Henri IV, plus tard Richelieu, ce sont les comtes d’Armagnac, dans les dernières années de la guerre de Cent ans, qui ont accéléré indirectement la prise de contrôle de la Gascogne par les rois de France.

On avait quitté la Gascogne (article 14-03) en 1527 lorsqu’Henri d’Albret épousa Marguerite d’Angoulême, veuve de Charles d’Alençon, dont elle n’avait pas eu d’enfant. Henri d’Albret avait le titre de roi de Navarre, bien que son père, Jean d’Albret, eut perdu la Navarre espagnole, conquise par le roi de Castille. Henri d’Albret, de par son père, était également comte du Périgord, vicomte de Limoges, vicomte de Dax, du Marsan, du Tursan et du Gabardan dans les Landes, et de par sa mère, vicomte de Béarn, comte de Foix et de Bigorre, coprince d’Andorre. Marguerite lui apporta les comtés d’Armagnac, du Fezensac, du Pardiac, du pays de Gaure, les vicomtés de Lomagne et des Quatre-Vallées. Depuis son mariage avec Marguerite d’Angoulême, Henri d’Albret était aussi le beau-frère du roi François 1er. Jeanne d‘Albret, la fille ainée d’Henri et de Marguerite, hérita des immenses territoires de son père. Nous la retrouverons, ainsi que son fils Henri, futur roi de France, pendant les guerres de religions. 

Henri d'Albret

Marguerite d'Angoulème

L'aile renaissance du château de Nérac

Les deux lieux de résidence d’Henri et de Marguerite étaient Pau, où Henri entrepris des premières transformations, et Nérac.

Malgré l’étendue de son domaine Henri d’Albret n’était plus aussi puissant que le comte d’Armagnac d’avant la guerre de Cent ans. Les seigneurs de Gascogne avaient peu à peu perdu leur pouvoir judiciaire hérité des temps de la féodalité. Le roi de France avait depuis longtemps des tribunaux dans les bastides en paréage royal, mais désormais il mit en place des tribunaux dans les principales villes de Gascogne, en particulier à Agen, Lectoure, et Auch. Les plaidants se détournaient peu à peu de la justice seigneuriale. Les Parlements d’appel à Toulouse et à Bordeaux, commençaient à se mêler de l’administration des villes et pas uniquement de justice. Enfin François 1er imposa en 1539 la langue française dans les actes officiels au lieu du gascon ou du latin. Notaires et tribunaux royaux, puis seigneuriaux, puis les curés sur les registres paroissiaux, s’y plièrent progressivement.

On conçoit ainsi que la Gascogne de la Renaissance n’avait plus rien à voir avec celle du Moyen-âge. Le Comminges avait été intégré au domaine royal après le décès de la comtesse Marguerite, comme on l’a vu dans l’article 14-03. Le seul comté d’importance qui échappait aux Albret était le comté d’Astarac, sous suzeraineté du roi de France.

 

En Astarac, Jean IV succédait à son père en tant que comte d'Astarac en 1458, puis laissa peu de temps après la place à son fils Jean V. Jean V accompagna le roi Charles VIII dans les guerres d'Italie. Il mourut en 1511, et sa fille ainée Marthe (ou Mathe) hérita du comté. Elle avait épousé en 1508 Gaston III de Foix-Candale, dit le Boiteux, comte de Bénauge et de Candale, Captal de Buch, et apporté le comté d'Astarac à son mari. Gaston III était issu d'une branche cadette des comtes de Foix. Gaston et Marthe ont eu 6 garçons. L’ainé, Frédéric hérita des titres. Il épousa Françoise de la Rochefoucauld. Leur fils Henri de Foix-Candale fut à son tour comte de Foix-Candale, comte d’Astarac, et d’autres lieux. Il épousa une fille du duc Anne de Montmorency. Ils eurent deux filles, dont l'ainée, Marguerite, née en 1547, hérita du comté d'Astarac. On retrouvera dans un article ultérieur les derniers comtes d’Astarac, ducs d’Epernon, puis ducs de Roquelaure.

Il y eut un évènement célèbre du temps de Marthe d’Astarac, lorsqu’à la suite "d’outrages infligés à ses enfants" par des bourgeois de Mirande, elle "assiégea" la ville, puis la bombarda depuis le couvent des Cordeliers situé entre la ville et son château. Plusieurs bourgeois furent tués. Citée à comparaitre devant le Parlement de Toulouse, elle refusa de s'y présenter. Marthe et son mari Gaston firent appel au roi François Ier, qui confirma l'arrêt du Parlement de Toulouse. Le comté d'Astarac fut alors confisqué par François Ier, puis rendu plus tard à Henri de Foix-Candale, petit-fils de Gaston.

La reprise démographique malgré disettes et épidémies

Les cent ans de paix qui ont suivi la guerre de Cent ans ont vu une très forte croissance de la population en France, ralentie à partir de 1562, année du début des "troubles civils", que l’on appelle aujourd’hui Guerres de Religions. Selon Emmanuel Le Roy Ladurie, la France aurait retrouvé en un siècle, soit environ quatre générations, une population proche de celle des premières décennies du 14ème siècle.

D’après les historiens de la Gascogne, la reprise démographique aurait commencé dès les années 1420-1430, puis se serait accélérée après la fin des hostilités franco-anglaises. La Gascogne se serait repeuplée en très grande majorité par des autochtones, par un brassage de populations locales, et non par un apport massif de personnes provenant du nord de la Garonne ou du Languedoc. Il semble également que les Gascons n’ont pas cherché à s’expatrier en grand nombre. Cette croissance démographique n’a pas conduit à la création de villes nouvelles, comme cela avait été le cas aux 12èmes et 13èmes siècles. Les villes et villages anciens se sont repeuplés.

Les 15èmes et 16èmes siècles n’ont pas été exempts de disettes, famines et épidémies, mais plus localisées que celles du siècle précédent. Selon les relevés de quelques villes de Gascogne ou du Languedoc, on signale une année de disettes ou de famines tous les dix à vingt ans, plus ou moins intense, plus ou moins longue. Elles étaient provoquées soit par des gels intenses et prolongés, soit par des pluies continues entre les mois de juin et de juillet. Des épidémies sont signalées environ deux à trois fois par siècle. Elles suivaient les chemins commerciaux, de Lectoure à Auch en passant par Vic-Fezensac, ou de Condom à Eauze jusqu’à Nogaro. Les campagnes éloignées de ces routes ont semble-t-il été davantage épargnées. Par ailleurs il reste toujours difficile de caractériser ce que les contemporains appelaient peste, entre peste bubonique et autres maladies contagieuses.

Les terres abandonnées pendant la guerre, les famines et les épidémies du 14ème siècle ont été peu à peu défrichées, au fur et à mesure du repeuplement. En Gascogne, les terres abandonnées étaient le plus souvent confiées à de nouveaux laboureurs par le procédé de l'arrentement. Le propriétaire noble ou roturier baillait à perpétuité le bien abandonné à une famille de cultivateurs. Les frais d'exploitation étaient à la charge du preneur. Celui-ci devait une rente annuelle fixe au bailleur, le cens et les autres redevances et obligations féodales au seigneur du lieu. Au bout de quelques années le contrat se transformait en tenure classique, ou en contrat de métayage à mi-fruits.

La production de blé augmentait d’année en année. Chacun trouvait de quoi manger à sa faim, en campagne comme en ville. Mais dès les années 1500 la population a augmenté plus vite que la production de blé. La conséquence immédiate fut une augmentation du prix du pain. Le prix du blé a été multiplié par deux entre le milieu et la fin du 15ème siècle, et jusqu'à par six pendant les années de disette. L’abondance de main d’œuvre a eu pour conséquence immédiate une diminution des gages payés aux domestiques, servantes, brassiers, journaliers. De ce fait, les paysans aisés et les propriétaires de métairies se sont enrichis. Ceux qui avaient peu se sont appauvris.

Pour tenter de contrôler les prix, le roi François 1er défendit dans une ordonnance d’octobre 1531 « d’acheter ou de vendre des blés ailleurs que sur les marchés publics, lesquels blés seront vendus exclusivement aux populaires pour leurs besoins quotidiens, et ensuite, seulement deux heures après, aux autres acheteurs pour faire des provisions ou pour la revente », car les spéculateurs se fournissaient directement dans les greniers, voire achetaient du blé encore "en herbe". Cette ordonnance n’a bien sûr été respectée qu’autant que son application fut contrôlée. Elle sera renouvelée à chaque nouvelle crise frumentaire. Les sénéchaux imposaient alors également aux marchands l’obtention de licences pour le transport du grain.

Par ailleurs dans la première moitié du 16ème siècle l'or et l'argent rapportés d'Amérique par les galions espagnols ont commencé à circuler, ce qui a déprécié les monnaies et donc accru l'inflation. Au milieu du 16ème siècle, les taux d’intérêt ont augmenté jusqu’à des 20% avec la dépréciation de la monnaie.

Dans la noblesse, certains seigneurs ont beaucoup perdu du fait d’abord de la dépopulation, puis ensuite de l’inflation. D’autres se sont enrichis. Mais ceux qui se sont le plus enrichis sont les marchands car la fin de la guerre a rouvert les routes commerciales. Beaucoup ont racheté les terres des seigneurs appauvris pour les exploiter en métayage. La frénésie de constructions, de transformations, de reconstructions de bâtisses d’avant la guerre a fortement accru la population d’artisans dans les villes.  

La noblesse perdante

Pendant les années de calamités les gentilshommes de petites seigneuries avaient été contraints de réduire les redevances à la fois en espèces et en nature pour que leurs tenanciers survivent, et surtout ne désertent pas leur terre pour aller mendier en ville. Ils ne parviendront jamais à retrouver ce qu'ils avaient perdu, les paysans se battant pour ne pas revenir aux coutumes d’avant la guerre. Les seigneurs qui percevaient des redevances fixes en espèces ont aussi vu la valeur de leurs revenus baisser à cause de l'inflation.

Ainsi beaucoup de seigneurs se sont appauvris, et même ruinés, incapables d’entretenir leurs châteaux, de payer leurs domestiques. Certains ont commencé alors à hypothéquer leurs terres, puis leur château, à des marchands qui en devenaient acquéreurs à terme. D’autres vendaient leurs terres parcelle par parcelle, puis leurs droits féodaux, à des bourgeois ou marchands des villes qui affermaient les propriétés à des métayers.

Les familles seigneuriales qui se sont enrichies sont celles qui possédaient plusieurs seigneuries, et plusieurs métairies. Ceux qui ont réussi à maintenir ou à accroitre leurs revenus se sont empressés de transformer ou de rebâtir leurs châteaux, ceux d'avant la guerre de Cent ans n'étant plus du tout considérés. On a ouvert des fenêtres plus grandes, d’abord pourvues de volets de bois intérieurs, puis peu à peu vitrées à petits carreaux de type vitrail ; on a pavé les sols en carreaux de terre cuite, remplacé les échelles ou les escaliers à vis des vieux châteaux par des escaliers droits. Le logement s’est complexifié avec pièces de vie et pièces d’apparat, cuisines et cellier au niveau des domestiques.

La tour-salle de Herrebouc

(voir article 12-01)

Des ouvertures renaissance dans la muraille

Le château de Sabazan

(carte postale ancienne)

Le château de Savaillan

Et après les campagnes d'Italie les seigneurs gascons ruraux ruinés, mais également les cadets de Gascogne sans héritage, se sont engagés, qui dans les armées catholiques, qui dans les armées protestantes, recherchant l’aventure, mais aussi butins et rançons. Certains ont constitué des bandes de raquetteurs, de rançonneurs tant de personnes que de bétail, car si la Gascogne ne fut qu’un théâtre secondaire des guerres de religions, la sécurité dans les campagnes est restée très précaire. Plus tard beaucoup seront garde du corps du roi Henri IV, puis mousquetaires de Louis XIII.

 

Une seconde partie développe comment les marchands se sont enrichis et ont contribué à fortement accroitre le métayage dans les campagnes.