La conversion des anciens fiefs gascon au régime royal centralisé ne s’est pas faite aisément ni rapidement. L’exemple de l’Élection d’Astarac en est un parmi d’autres. On a pris en compte dans cet article à la fois l’Élection d’Astarac et l’Élection de Rivière-Verdun dans la mesure où plusieurs des territoires de Rivière-Verdun étaient insérés dans l’Élection d’Astarac
La difficile création des Élections de l’ancienne Gascogne
Ce paragraphe a fait appel à un article de Maurice Bordes publié en 1986 dans les Annales du Midi, et intitulé "De la création des Élections en Guyenne et Gascogne".
L’article précédent a rappelé ce qu’était une Élection, ou Pays d’Élection, et un pays d’États dans l’Ancien Régime. Pour mémoire la jugerie de Rivière-Verdun est présentée dans l’article 13-02.
Tous les anciens fiefs gascons possédaient des États Provinciaux au sortir de la guerre de Cent ans. Une première ordonnance royale de 1519 stipulait que des offices fiscaux seraient établis pour des "élus" en Rouergue, Quercy, Rivière-Verdun, Agenais, Condomois, Comminges, et Armagnac. Mais les offices ne furent pas pourvus et moins d’un an plus tard, François 1er rétablissait le régime antérieur. Une nouvelle tentative échoua en Agenais en 1544-1545 devant l’opposition des consuls. Une troisième tentative échoua à nouveau sous Henri III en 1581-1582 en Agenais et Condomois.
En janvier 1603, sous Henri IV, Sully rétablit l’Élection d’Agen en dépit des protestations des consuls. Après la réunion des fiefs gascons à la couronne en 1607 Sully créa une Élection d’Armagnac avec son siège à Auch. Mais après l’assassinat d’Henri IV en 1610, les villes obtinrent dès 1611 la révocation et la suppression des Élections de Guyenne et Gascogne.
Un édit royal de septembre 1621 rétablissait une nouvelle fois les Élections en Condomois, Armagnac, Rivière-Verdun, Agenais, Landes, Comminges, Quercy, et Rouergue. L’Élection de Condom comprenait alors le Condomois, l’Astarac et le Bazadais. Un an plus tard, en juin 1622, l’Élection d’Astarac était créée, soustraite à celle de Condom, et celle de Lomagne soustraite à celle d’Agen. Les syndics des Pays concernés proposèrent alors d’offrir au trésor royal jusqu’à 900 000 Livres pour la révocation des édits de 1621 et 1622. Plusieurs arrêts du Conseil interdirent la levée de sommes destinées à défrayer les syndics pour la préparation et la défense de ces protestations. Or les années 1621 et 1622 étaient aussi des années au cours desquelles Louis XIII traversa la Guyenne et la Gascogne avec une armée de 40 000 hommes, luttant contre les rebellions protestantes comme on l’a vu dans l’article 17-01. Les édits ne furent donc pas révoqués.
L’établissement des sièges des nouvelles Élections eu lieu au cours des années 1623 et 1624, ce qui n’empêcha pas des rébellions contre ces dispositions dans le Quercy. Certaines dérivèrent vers les révoltes des Croquants contre les impôts. A nouveau en 1649 le Tiers-État de l’Agenais, puis celui du Quercy réclamèrent la suppression des Élections établies depuis 1610, comme inutiles et couteuses, alors que "les tailles dans ces États y sont réelles et que les officiers fiscaux coûtent cher pour une contribution inutile". Parmi les revendications, la répartition de la taille entre les différentes Élections a longtemps été un point de frictions, certaines d’entre elles s’estimant désavantagées par rapport à leurs voisines, là où, peut-être, tel notable avait pu influer sur cette répartition. On rappelle en effet que l’administration royale répartissait chaque année la taille décidée par le roi en son Conseil entre les Généralités, qui elles-mêmes la répartissaient entre les Élections.
Il y eu encore des ajustements de frontières, des ajustements de répartitions, mais les Pays d’Élections des anciens fiefs de Gascogne ne furent plus remis en cause. Il avait fallu près de cent ans pour que l’administration royale parvienne à ses fins.
L’Élection d’Astarac
Jean-Louis de La Valette, duc d'Épernon, comte d’Astarac, ne s'opposa pas au renforcement du pouvoir royal sur le comté ni à la création d'une Élection d'Astarac le 14 juin 1622. Il est vrai que la même année il était nommé gouverneur de Guyenne et Gascogne et allait le rester jusqu'en 1638. Le comté n’avait pas été intégré dans le domaine royal en 1607, mais la création de cette Élection en 1622 l’y assimilait quasiment de fait.
L'installation effective de l’Élection eut lieu l'année suivante, en 1623. Son siège était à Mirande et son ressort s'étendait à l'Astarac et au Pardiac. Il comprenait 220 communautés en 1780. Ses limites au nord étaient Bassoues, Pavie, et Castelnau-Barbarens, à l’est Saramon, Villefranche et Mont-d’Astarac, au sud Tournay et Saint-Sever-de-Rustan, à l’ouest Villecomtal.
Les bourgeois de Mirande ne se firent pas faute d'acquérir pour leurs fils les offices qui leur étaient ainsi proposés. L’ancien comté de Pardiac fut, quelques années plus tard, la partie de la Gascogne la plus affectée par les rébellions antifiscales, comme on le verra dans le prochain article.
L’Élection d’Astarac vers 1700, incluant le Pardiac (carte de Gallica.bnf.fr)
L’Election de Rivière-Verdun
L'élection de Rivière-Verdun comprenait tous les territoires constituant la jugerie de Rivière-Verdun. Le pays de Rivière entre Montréjeau et Saint-Gaudens en faisait entièrement partie et lui avait donné son nom. La jugerie de Rivière comptait huit sièges de justice à la fin du 15ème siècle : Montréjeau, Trie, Galan, Saint-Sever, Marciac, Beaumarchés, Tournay et Rieumes. Le siège de l'Election se trouvait à Verdun-sur-Garonne mais on distinguait le bureau de Verdun et celui de Montréjeau. Les enclaves de l’Election de Rivière-Verdun dans l’Election d’Astarac comprenaient Beaumarchés, Marciac, Miélan et Sainte-Dode, Trie, Mazerettes, Simorre et Monties.
Ci-contre, les enclaves de l’Élection de Rivière-Verdun dans le secteur Miélan-Trie-Marciac
Elections et Généralités
Depuis 1635 les deux Élections d’Astarac et de Rivière-Verdun faisaient partie de la Généralité de Montauban, avec le Quercy, le Rouergue, le Comminges, le comté de Foix, les Quatre Vallées (Aure, Neste, Barousse, Magnoac). Toulouse était le siège d’une des deux Généralités du Languedoc. La Bigorre et le Béarn étaient rattachées à la Généralité de Bordeaux. La Généralité de Montauban fut divisée en 1716 et l'Astarac intégré dans la Généralité d'Auch avec l'Armagnac, le Comminges, Rivière-Verdun et les Quatre Vallées. Mais les circonscriptions fiscales ne correspondaient plus exactement avec les comtés d’origine. Miélan et Castex relevaient de la subdélégation de Mirande dans la Généralité d’Auch.
L’Élection d’Astarac vers 1700
Le texte suivant est extrait du rapport sur "l'état de la France" publié en 1727 à la demande de Louis XIV, à partir de données réputées de l'année 1700, rassemblées sous la direction du comte de Boulainvilliers.
"L’Élection d’Astarac est presque carrée et contient 8 lieues de longueur comme de largeur, ses bornes à l’orient sont les élections de Comminges et de Rivière-Verdun, au couchant la Bigorre et la même élection de Rivière-Verdun, au nord l’Armagnac, au midi les Quatre Vallées. L’air y est assez tempéré, le pays parsemé de hautes collines qui renferment de petites plaines et règnent le long des petites rivières qui arrosent son étendue. Il y a des bois peu considérables n’étant que des taillis ou des arbres tout à fait au retour. La qualité du terrain est partout médiocre et les récoltes pareilles.
On y recueille du blé, du seigle, de l’avoine et du vin jusqu’à dix mille pipes [1]. Mais comme le transport de ces différents produits ne se peut faire que par le charroi, c’est une conséquence qu’il n’y a que peu ou point de commerce. Tout ce qui s’en fait se réduit au surplus de la consommation naturelle que font les habitants, lequel est transporté par des voitures qui portent les grains dans les cantons voisins qui en manquent.
Les villes de ce canton sont Mirande de 860 habitants, Masseube de 960, Bassoues de 720, Tournay de 372, Saramon de 784, Sos (Lieu non identifié. Il ne peut pas s’agit de Sos en Lot-et-Garonne) de 408, Seissan de 412, L’Ile d’Arbéchan (L’Ile de Noé) de 400, Castelnau de Barbarens de 900, Pavie de 532, Saint-Sever de Rustan de 172, Tillac de 320, Villecomtal de 400 et Villefranche de 304. Outre lesquels il y a 220 bourgs ou villages, et le tout contient 33 600 âmes. Mais par rapport au tarif commun, l’élection est composée de 218 mandements ou communautés taillables qui comprennent 643 feux, 45 belugues [2], dont la taille, en l’année 1700, a été de 147 689 Livres.
On y compte cinq mille charrues ou paires de labourage, 14 000 bêtes à corne en total et 25 000 moutons.
Le nombre de paroisses par rapport à l’état ecclésiastique est de 197, où il n’y a néanmoins que 129 cures, à cause du grand nombre d’annexes. Il y a 12 paroisses de l’évêché de Tarbes, le reste est de l’archevêché d’Auch. Les abbayes de ce canton sont Berdoues, ordre de Cîteaux, de 3000 Livres de rente, fondée en 1134, Persan, ordre de Saint Benoit, de 2000 Livres à l’abbé de Chaune, Saramon, du même ordre, de 1800 Livres, Faget de 1200 Livres, Saint Sever de Rustan de même ordre et revenu, à l’abbé de la Barte, Serre, de 1000 Livres et Idrac de même revenu. On n’y compte qu’un seul prieuré nommé Saint Maur, lequel est uni à la mense des religieux de Saint Pé de Bigorre, qui vaut 1000 Livre de rente.
Les églises collégiales sont Sos de 6 chanoines qui ont chacun 500 Livres, 4 semi prébendés et 2 chapelins. L’archidiacre de Sos, qui est l’un des dignitaires du chapitre cathédrale d’Auch, possède en ce lieu 2400 Livres de revenu. Bassoues de 12 chanoines qui ont chacun 200 Livres, Faget de 6 chanoines qui n’ont que 60 Livres et Saint Justin de 5 semi prébendés qui ont 200 Livres chacun, le prévôt du chapitre d’Auch, en qualité de gros décimateur de Saint Justin y a 2000 Livres de rente. Au surplus on ne compte que 23 ecclésiastiques en cette élection, les bénéficiers compris, mais il y a 49 religieux et 22 religieuses. Les cures en général ont depuis 400 jusqu’à 600 Livres de revenu, mais celle de Paget-Pardiac vaut 1100 Livres et celle de Mont d’Astarac 800.
Quant à l’administration de la justice, il y a deux sièges royaux en chef, celui du comté de Pardiac ressortissant du présidial d’Auch, et celui de la baronnie de Barbazan dépendant de la Sénéchaussée de Toulouse. Tournay et Saint Sever de Rustan sont aussi des sièges de justice, mais ils ressortent de la judicature de Rivière-Verdun, d’où les appellations vont à Toulouse. La justice seigneuriale du comté d’Astarac appartenant au duc de Roquelaure et qui s’étend sur 100 paroisses a son siège à Masseube. Celle de Mirande comprend 18 paroisses et est en paréage entre le duc de Roquelaure et l’abbé de Berdoues, toutes deux ressortissent au présidial d’Auch.
L’Élection de Rivière-Verdun vers 1700
L’Élection de Riviere-Verdun est tellement dispersée et composée avec tant d'irrégularité, que l’on n’en peut marquer ni les bornes ni l'étendue, si ce n'est qu'elle aboutit vers le midi au Nebouzan, à la vallée des Nestes et à l'élection de Comminges, vers le nord à la Garonne, ayant encore le Comminges à l'orient, la Lomagne avec partie de l'Armagnac à l'occident. Le climat y est partout assez tempéré, si ce n'est vers le midi que la proximité des Pyrénées rend l'air beaucoup plus froid ; on ne compte que 30 paroisses enclavées dans les montagnes pour lesquelles on a établi un bureau de recette à Montréjeau. Le reste de l'élection est en pays uni, qui rapporte des bleds et autres grains en abondance. La récolte des vins n'y est pas si abondante à proportion, quoiqu'elle aille, en année commune, à 30 000 pipes ; ce vin se consomme tout dans le pays, parce qu'il n'est point de qualité à souffrir le transport : les fruits font assez rares dans cette élection, et l'unique commerce qui s'y fait est celui des bleds qui descendent à Bordeaux ou remontent en Languedoc par le canal des deux mers. L'on en tire aussi environ 300 quintaux de salpêtre ; la marne, qu'on tire de la terre pour engraisser sa superficie, y a une qualité singulière pour faire fructifier le grain, en sorte que tous les laboureurs qui s'en servent, sont assurés de faire des récoltes abondantes par son moyen. On ne trouve que deux forêts dans cette élection, celle de Verdun ou du Vigard de 1000 arpents appartenant au Roi, et celle de Burgaud de 900 arpents appartenant au commandeur du lieu ; elles sont l'une et l'autre de haut taillis nature de chêne.
L'élection entière contient 119 bourgs ou villages, outre les villes dont il sera parlé ci-après, et la totalité est divisée en 879 feux, 28 belugues, composant 134 communautés ou mandements taillables, qui ont payé en l'an 1700, 201 598 livres de taille simple.
Le labourage s'y fait par 4400 charrues et l'on y compte 17 000 bêtes à corne, y compris celles de labeur avec 40 000 moutons.
La petite ville de Saint Bertrand qui n'a que 400 habitants, est le siège de l'évêché de Comminges et néanmoins comprise dans cette élection, elle est bâtie sur une colline, au pied de laquelle on voit les ruines de l'ancienne Lugdunum Convenarum, que l'on peut juger avoir été plus grande que Toulouse par les restes de ses murailles ; on y voit aussi celles d'un amphithéâtre ; nous avons déjà dit que cette place fut détruite par le roi Gontran en l'année 585.
Les autres villes de l'élection sont Grenade de 2000 habitants, Beaumont de 2400, Gimont de 2000, Verdun de 3200, Cologne de 1400, Marciac de 1000, S. Nicolas de 1200, Montréjeau de 800, Ste. Foy de 600, Rieumes de 800, Boulogne de 500, Sarrant de même nombre et Beaumarchés de 400.
Les 134 paroisses, dont cette élection est composée, sont partagées inégalement entre les diocèses de Toulouse, Auch, Montauban et Lombez ; mais le siège de l'évêché de Comminges est à Saint Bertrand ; on prétend qu'il a été fondé dès le 3ème siècle, au temps de Saint Saturnin premier évêque de Toulouse ; cet évêché, qui vaut 3000 livres de rente, est suffragant de l'archevêché d'Auch et possédé par Mr. de S. Brisay d'Esnouville. Le chapitre de Saint Bertrand est composé d'un grand archidiacre qui a 4000 livres de revenu, de 4 petits qui ont chacun 1800 livres, d'un précenteur [3] et de 14 chanoines qui en ont 800, d'un sacristain qui en a 600 et de 24 semi-prébendés à 300. Les abbayes de cette élection sont Grand-Selve de l'ordre de Cîteaux de 20 000 livres de rente, à l'évêque d'Autun ; Belle-Perche, du même ordre, fondée en 1143, de 10 000 à 12 000 livres à l'évêque de Blois ; Gimont, du même ordre, de 8 000 livres à l'abbé du Bourg ; cette maison est fondée de l'an 1144 ; Le Mas-Garmier, de l'ordre de Saint Benoit, de 8 000 livres à l'archevêque de Toulouse ; Simorre, du même ordre, de 3 000 livres à l'abbé Pieget. La Capelle, ordre de Prémontré, de 3 000 livres à l'évêque de Rieux et la Case-Dieu, du même ordre à l'abbé de Coeur de Chesne. Il n'y a qu'un seul prieuré considérable, celui de Saint Beat, à l'abbé de Villepassans, de 4 000 livres de rente. L'ordre de Malte possède deux commanderies de chacune 4 000 livres de revenu, Souzorbe, etc. On y compte de plus 10 monastères d'hommes, contenant 200 religieux, et 7 de filles qui en ont 150. Les pères de la Doctrine Chrétienne occupent le collège à Gimont, ainsi qu'à Lectoure, et enfin le nombre des ecclésiastiques de l'élection est de 400, desquels 250 sont bénéficiers.
L'élection de Riviere-Verdun est composée de deux judicatures royales, celle de Rivière qui a un siège particulier et celle de Verdun qui en a 8, la première comprend toutes les paroisses du bureau de Montréjeau, et la seconde, celles du bureau de Grenade ; il y a un juge-mage à la tête de chaque judicature, des lieutenants et des gens du Roi. Mais outre ces sièges anciens, on a établi depuis 15 à 16 ans, des juges royaux particuliers dans les villes de Gimont et de Beaumont ; les justices seigneuriales de la même étendue sont la baronnie de la Mothe-d'Aucanville au marquis d'Escars et celle des baronnies de Castelferus et de Câteja : toutes ces juridictions ressortissent au sénéchal et présidial de Toulouse.
On en a terminé avec les articles de contexte. Le prochain article raconte les révoltes paysannes entre Villecomtal, Plaisance, Marciac et Estampes. Avant pas moins de 5 articles pour décrire dans le détail le village de Castex sous le règne de Louis XIII.
[1] La pipe était une unité de mesure pour les liquides, dont le vin. A Paris une pipe valait environ 400 litres. La valeur de la pipe variait entre 400 et 600 litres selon les provinces.
[2] A partir du règne de Louis XIV, du point de vue fiscal, chaque Élection est décomposée en communautés, elles-mêmes décomposées en feux. Ensuite, un "feu" se décompose en cent belugues. Un feu au sens fiscal n'est pas un "feu allumant", ne correspond pas à un ménage, ni à une famille, ni à une ferme, mais à une surface de terre ou de maison. Mais ces surfaces ne sont pas identiques partout. Le nombre de feux dans une communauté et la surface de chaque feu sont le résultat des négociations qui ont lieu au cours des réunions des États de chaque territoire. Cette architecture dont l’application locale est donc négociée est utilisée pour l’affectation de la taille à chaque communauté, puis à chaque feu et belugue. Ce système laisse la place à toutes les influences et pressions des puissants.
[3] Le précenteur est le chantre, ou grand-chantre, dans une cathédrale.