Annexe 8 : Le chevalier d'Antras

Publié le 24 juin 2026 à 10:58

Ce texte est issu des Mémoires de Jean d’Antras de Samazan, seigneur de Cornac, publié par Mr J. de Carasalade du Pont et Mr Ph. Tamizey de Larroque en 1880 (source gallica.bnf.fr/Bnf). Jean d’Antras a rédigé ses mémoires plusieurs années après la fin des guerres de religion. Le texte original est incomplet.

 

Jean d’Antras de Samazan, seigneur de Pallanne et de Cornac, gouverneur de Marciac

La famille d’Antras est originaire d’un petit village près de Jegun. Un Bernard d’Antras reçut en 1278 en donation du comte d’Armagnac des terres et titres en Pardiac, dont la seigneurie de Samazan sur la commune de Saint-Justin.

Jean d’Antras est né en 1548, fils de Sans (ou Sanche) d’Antras, seigneur du Pouton, de Samazan, de Ricourt et de dame Serène de Canet, fille de Bernard de Canet, seigneur de Laguian. Élève au collège des Jésuites d’Auch, Jean d’Antras s’en échappe à l’âge de 15 ans pour rejoindre les armées catholiques. Il est fait chevalier par Henri, frère du roi, futur Henri III, à l’issue de la bataille de Moncontour en 1569. En 1572 il est nommé gouverneur de Marciac par le maréchal Blaise de Monluc, gouverneur de Guyenne, avec pour mission de défendre la ville, ainsi que celle de Beaumarchés. Il a 24 ans. En 1574 il épouse Françoise de la Violette, dame de Cornac, orpheline sous tutelle d'Antoine de Rivière, sénéchal de Bigorre, fille de Lancelot de La Violette et de Frise de Baudéan d’Aux. Ils auront 18 enfants, dont 9 morts en bas âge. La terre de Cornac que Françoise de Violette apportait à son mari relevait de la seigneurie de Troncens. Jean d'Antras et sa femme résidaient dans le château de Cornac qu'ils ont fait reconstruire à la mode Renaissance.

A gauche, le chevalier Jean d’Antras (Pôle culturel et touristique des Augustins à Marciac)

A droite, le château de Cornac sur la commune de Ricourt était la résidence du chevalier d’Antras. Son frère ainé, mort pendant les guerres de religion, avait hérité du château de leurs parents à Samazan sur la commune de Saint-Justin. L'escalier-tour indique qu'un château féodal devait préexister au bâtiment du 15ème siècle. Photo 2023

Au printemps 1573, il obtient la permission des habitants de Marciac de se rendre au siège de La Rochelle où il resta deux mois avant de rentrer avec "beau butin qu’il y fit". A la même époque le capitaine de Lysier s’empara de Saint-Sever-de-Rustan avec une troupe de protestants. Il pilla l’abbaye, fortifia la bourgade et ravagea les environs jusqu’à Tarbes sans opposition, tous les gentilshommes et hommes de guerre catholiques étant mobilisés à La Rochelle. Ce n’est que l’année suivante que Jean d’Antras pu contribuer, avec quelques-unes des pièces d’artillerie de Marciac, à la libération de Saint-Sever.

Jean d'Antras fait état dans ses mémoires à plusieurs reprises, de l'emploi de canons comme ici à Saint-Sever-de-Rustan. Les premières pièces d'artillerie en France avaient été mises en œuvre dans les dernières années de la guerre de Cent Ans. Il s'agissait alors de bombardes. L'artillerie avait depuis lors beaucoup progressé. Dans les années 1570, les armées protestantes et catholiques faisaient usage de plusieurs modèles de canons. Les pièces d'artillerie entreposées à Marciac devaient être des petites couleuvrines, composées d'un tube en bronze monté sur un affut sur roues. On les manœuvrait avec un attelage de deux chevaux. Ces canons tiraient un boulet de pierre de trois kilos environ à une distance maximale de l'ordre de 400 mètres. On chargeait le tube avec de la poudre noire, mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois en poudre.

Restitution de la bastide de Marciac à la fin du Moyen-âge par Stéphane Abadie dans sa thèse de doctorat consacrée à l’abbaye de la Case-Dieu

En vert les zones bâties – en bleu les églises et bâtiments conventuels

Ayant quitté la cour du Roi de France en février 1576, Henri, Roi de Navarre, arriva en Gascogne à l’été et plaça de fortes garnisons protestantes dans plusieurs villes, dont Mirande et Bassoues. D’Antras s’en étant alarmé, partit une nuit en reconnaissance en direction de Mirande avec le gouverneur de Trie, accompagné d’une trentaine d’hommes à cheval. Ils ne purent aller plus loin que le village de Berdoues.

Au mois d’avril de l’année suivante, d’Antras et le sieur Jean de Massencôme, seigneur de Monclar, accompagnés d'une forte troupe d’arquebusiers et de quelques gentilshommes à cheval entrèrent dans Mirande grâce à une connivence avec une poignée de ses habitants. La garnison des protestants, commandés par un sieur de Saint-Cricq, catholique béarnais, mais fidèle à Henri de Navarre, se réfugia dans les tours de l'enceinte et dans le château.

Appelés en renfort par les assaillants, les seigneurs des environs, de Pardaillan de Gondrin, de Saint-Orens, de Gramont, et d’autres, accoururent avec près d’un millier de chevaux et autant d’arquebusiers. Saint-Cricq ne voulant pas se rendre, car il attendait des secours, d’Antras alla chercher les pièces d’artillerie de Marciac (A l’époque pour aller de Mirande à Marciac, on passe par Monclar, Saint-Christaud et Lavereat). Celles-ci furent mises en batterie contre les tours.

Deux jours et quelques coups de canon plus tard, Saint-Cricq accepta de se rendre, mais fut tué d’un coup d’arquebuse. Les tours et le château furent donc pris. C’est alors qu’Henri de Navarre arriva sur Mirande avec la troupe de secours, mais trop tard. Il rebroussa chemin sans être inquiété. D’Antras le suivi sans intervenir jusqu’à Jegun, puis revint à Mirande pour convoyer les canons de Marciac jusque dans sa ville. Il précise qu’ayant été aidé par les habitants pour la prise de Mirande, ceux-ci furent respectés et on n’y prit pas de butin.

Dans ces temps, d’Antras tint également garnison plusieurs mois dans la ville de Beaumarchés, qui avait été pillée et saccagée par des huguenots venus du Béarn. Par contre "il ne se perdit rien de la ville de Marciac, ni dedans, ni bétail dehors", bien que les Béarnais aient tenté plusieurs coups de main contre la ville.

En 1578 une troupe de "Béarnais" parvint à pénétrer par une nuit noire dans la ville de Marciac. Ils occupèrent la ville pendant sept à huit mois, vivant aux dépends des habitants. L'église Notre-Dame fut brûlée, la voûte de la nef s'effondra. Le cloitre des Augustins fut saccagé et perdit trois de ses cotés. D'Antras, obligé d'abandonner la ville, se réfugia dans son château de Cornac sur la commune de Ricourt d'où il ne put entreprendre que quelques escarmouches. La paix de Nérac fut signée en février 1579, mais les huguenots ne quittèrent Marciac qu'au mois de mai contre 6000 Livres de rançon.

Faute de ressources, la voûte de l’église ne fut pas reconstruite l'année suivante. On abaissa les murs fragilisés par l'incendie et on couvrit l'église d'une charpente unique au-dessus de la nef centrale et des bas-côtés. La voûte ne fut reconstruite qu'en 1869.

D’Antras participa plus tard au siège et à la prise de Manciet, puis en 1580 au siège de Marmande et de Sainte-Bazeille. Mais au bout de deux mois de ces sièges, toute l’armée catholique prit la coqueluche et fut congédiée.

Plusieurs escarmouches et embuscades eurent lieu en Rivière-Basse, les huguenots tenant toujours garnison dans Castelnau, puis ce fut une nouvelle attaque béarnaise sur Beaumarchés, puis sur l’abbaye de la Case-Dieu. D’Antras et le baron d’Antin préparaient une attaque pour reprendre Castelnau en rassemblant des forces dans la plaine de l’Adour lorsque le baron d'Antin fut appelé par le duc de Nemours pour prendre les fonctions de lieutenant général des armées de Savoie. D'Antras n'avait alors plus d'autre choix que de se replier sur Marciac. (Cette séquence n’est pas datée)

En 1588, le capitaine Antoine-Gabriel de Suz, un "Béarnais" qui venait d’être délogé de Saint-Bertrand de Comminges où il s’était retranché et dont il avait ravagé l’église, traversait le Pardiac avec une troupe de protestants avec l’intention de s’emparer du château de Monlezun. Ils creusèrent une mine sous la muraille et en firent sauter un pan avec la porte d’entrée du château. Ils expulsèrent les occupants qui étaient censés garder le lieu. Pour déloger les "Béarnais" du château, d’Antras et le sieur de Baudéan, seigneur d’Aux, tentèrent eux aussi de creuser une mine sous les murs du château, mais échouèrent. D’Antras et le sieur de Baudéan allèrent alors à Toulouse demander de l’aide au Parlement de la ville qui leur promit quatre canons avec munitions et servants. Une fois les pièces mises en batterie face au château de Monlezun, les "Béarnais" se rendirent et furent reconduits avec escorte jusque dans le Béarn. Une fois les Béarnais partis, le feu fut mis au château par on ne sait qui. Le château fut ruiné et jamais reconstruit, et les quatre canons reconduits à Toulouse.

Les ruines du château de Monlezun au début du 20ème siècle (carte postale ancienne)

En 1589 le chevalier d’Antras fut remplacé par Jacques de Lau en tant que gouverneur de Marciac. Le sieur de Lau était un ligueur enragé. Probablement l’année suivante, le capitaine de Suz partit du Béarn avec une troupe de 100 à 120 ("six vingt") chevaux et environ 300 arquebusiers, s’approchant de Marciac. D’Antras, alors retiré dans son château de Cornac, averti par ses gens, couru à Marciac trouver le gouverneur de Lau. Les portes de la ville furent fermées. Les assaillants se mirent en ordre à deux cent pas des remparts comme pour commencer un siège. Mais après avoir tiré quelques arquebusades et tué le cheval monté par le seigneur de Tourdun, ils rebroussèrent chemin.

Ainsi se terminent les mémoires du chevalier d'Antras. Il est mort en 1626.