13-08 Les cultures et les animaux domestiques

Publié le 29 janvier 2026 à 18:06

Cet article et celui qui suivra abordent l’activité principale des tenanciers de Castex, l’agriculture. On commence par le plus célèbre traité d’agriculture médiévale, écrit dans les premières années du 14ème siècle, avant d’en arriver aux pratiques gasconnes, du moins telles que l’on peut les imaginer sept siècles plus tard.

 

Un calendrier agricole médiéval

Pietro de Crescenzi, magistrat et agronome de la ville de Bologne en Italie, a rédigé entre 1304 et 1306 un traité d’agriculture, le Ruralium commodorum opus, rassemblant toute le savoir agronomique médiéval. Ce traité, rédigé en latin, a été traduit en français en 1373 sur ordre du roi Charles V avec pour titre Rustican ou livre des profits champêtres. De nombreux manuscrits existent encore dans plusieurs pays d’Europe. Ce traité n’était pas destiné aux laboureurs, mais aux grands et riches propriétaires de la haute noblesse, pour qu’ils donnent les "bonnes" directives à leurs métayers ou régisseurs. Le calendrier qui suit est une miniature extraite de l’un des exemplaires de la traduction française.

Calendrier des saisons du Rustican (Bibliothèque du château de Chantilly)

[1] Le marnage : le marnage consiste à répandre de la marne (mélange d’argile et de calcaire) sur une terre argileuse pour en faire remonter le pH. On utilisait également la marne pour recalibrer le cours des ruisseaux qui avaient pu déborder. A Castex, le plan cadastral de 1778 mentionne trois marnières.

[2] La fumure : les laboureurs de Castex avaient peu de bétail bovin, rarement plus de deux vaches ou bœufs, donc peu de fumier. Le fumier était réservé au jardin potager. Remarquer le portage : le fumier est transporté non pas sur un char à deux roues, mais sur le dos dans un panier d’osier.

[3] La taille de la vigne : les ceps sont plantés sans support. On taille avec une sorte de serpe. Remarquer les vêtements : en hiver les paysans portent des chausses et une cotte qui descend jusqu’aux genoux, certains un capulet. En été le vêtement pour les foins ou le battage, est limité à une longue chemise, de lin probablement, qui descend jusqu’aux genoux.

[4] La chasse au faucon : le Rustican s’adresse à un riche propriétaire noble. Lui seul a le droit de chasser au faucon.

[5] La fenaison : la faux du 14ème siècle est très semblable à la faux du 20ème siècle.

[6] La moisson : L’épouse aide à la moisson, au dépiquage et au tue-cochon.

 

Les parcelles de culture et de vigne à Castex

Il est un peu illusoire d’imaginer la parcellisation des terres au 13ème siècle. La parcellisation est une conséquence de la pratique des héritages, et la manière dont on héritait au 13ème siècle à Castex reste évidemment inconnue. Selon Benoit Cursente, au Moyen-âge il y avait deux pratiques en Gascogne, l’une ayant pour origine les vallées pyrénéennes, l’autre la vallée de la Garonne. Dans les vallées pyrénéennes, le système familial reposait sur une coutume appelée de nos jours "famille souche". On l’évoquera plus tard plus en détail. Le fils, ou plus rarement la fille ainée, héritait de la totalité de la tenure de ses parents, mais avait plusieurs obligations :  subvenir aux besoins de ses parents jusqu’à leur décès, subvenir aux besoins de ses frères et sœurs dans le besoin, de ses oncles et tantes, de ses cousins et cousines. Plus au nord, dans les coteaux de Gascogne, les successions étaient plus partagées sans être totalement égalitaires. Les cadets héritaient probablement au minimum de leur "légitime", et les filles recevaient en dot une somme d’argent s’il y en avait, ou sinon une parcelle de la tenure des parents. Benoit Cursente insiste sur un point : entre montagne et Garonne, la pratique n’a pas cessé d’évoluer dans un sens ou dans un autre selon les influences dominantes. Le poids des pratiques familiales dans un village était puissant, mais les familles sont mortelles, ce qui a pu orienter les coutumes dominantes vers l’une ou l’autre des pratiques.

Castex se trouvait entre ces deux modes d’héritages. Lorsque l’on se réfère à des actes de mariage sur les registres notariaux du 17ème ou du 18ème siècle en Astarac, on constate que la coutume de type "famille souche" n’a pas disparu. D’un autre coté le morcellement extrême des parcelles manifeste que certains héritages étaient bien partagés entre les héritiers. Si l’on compte 1289 parcelles sur le territoire de Castex en 1729, c’est que le morcellement y est très ancien. Le morcellement a pu également provenir des bouleversements qui se produisaient dans les tenures après les épisodes de famines, lorsque certaines d’entre elles étaient abandonnées, lorsque des parcelles se sont ré-enfrichées et ont changé de propriétaire.

 

La culture du "grains"

La tenure des laboureurs comprenait leur maison, des parcelles de vignes et de culture, un pré, plus rarement une parcelle de bois. Tous les laboureurs avaient des parcelles de cultures de "grains", et une ou plusieurs parcelles de vigne. La documentation des temps anciens manque, mais quelques terriers et chartes des 13èmes et 14èmes siècles permettent d’esquisser un tableau de l'agriculture de ce temps en Gascogne, sinon à Castex.

Les ruisseaux de la boubée à Castex coulent de l'ouest vers l'est et se jettent dans l'Osse. Ces ruisseaux dessinent des terres légèrement bombées, avec un versant face au sud et l'autre face au nord. La vigne était préférentiellement plantée sur le versant face au sud et les grains sur le versant nord. Lorsque celui-ci est inculte, car trop pentu, ou d’un sol trop infertile, il est laissé en bois ou bois-taillis. Les rives de l’Osse et des ruisseaux sont consacrées aux prairies, sur des parcelles souvent inondables. La surface de prairies est relativement réduite car le nombre de bovins dépasse rarement deux animaux par laboureur. 

On cultive du "grain" sur les parcelles du versant nord des ondulations de la boubée, mais pas seulement. Aucune variété parmi les céréales cultivées au 13ème siècle n’existe plus aujourd’hui. On cultivait le baillard (ou bahlard), une orge dont on faisait un pain grossier, le froment, le seigle, le méteil (mélange de froment et de seigle), le carron (mélange de froment et d’orge), et l’épeautre. La question de l’avoine reste ouverte. L’avoine est clairement cultivée au 18ème siècle, mais ce n’est pas certain au 13ème siècle, en tout cas certainement pas pour nourrir des chevaux. Aucun laboureur n’avait de cheval.

En matière de "grain", il fallait récolter de quoi nourrir la famille pour une année, mais aussi pour les semailles de l’année suivante, pour les redevances au seigneur et pour la dîme, payées en nature, pour payer les journaliers, le forgeron, plus tard le meunier, …. La quantité de numéraire en circulation était très faible dans les campagnes. Les redevances et les services étaient principalement payées en nature. Les bonnes années, on conservait un stock de sécurité au cas où il y aurait une mauvaise récolte. Les rendements étaient faibles, 10 à 12 hectolitres à l’hectare. On ne vendait le grain excédentaire que dans les années fastes. Les grains que l'on trouvait sur les marchés provenaient quasi exclusivement de la vente de la dime par le clergé, et de la vente des redevances acquises par les seigneurs, ou encore de la partie des récoltes des métairies qui revenait aux propriétaires.

Plusieurs usages agricoles immémoriaux soudaient la communauté des tenanciers du village : l'assolement obligatoire sur les terres en culture, l'interdiction de clore ces terres par des haies, l'usage commun des padouens, la vaine pâture sur les jachères, la fixation par la communauté des dates des semis, des moissons et des vendanges. On se rendait des services, à charge de revanche : prêts de semences, aides pour la moisson, le dépiquage, les vendanges. Mais le labour, les semailles, le travail de la vigne ne se partageaient pas. On se chicanait quand même pour un débordement de parcelle sur celle du voisin, pour les cochons égayés chez le voisin, etc.

L’assolement était biennal, une année une céréale d’hiver, l’année suivante en jachère. Le climat ne permettait pas de semer une céréale de printemps. Car si la terre était trop détrempée au début du printemps, ou si la sécheresse arrivait trop tôt à la fin du printemps, le semis de printemps était perdu. Les parcelles de chacun étaient de dimension réduite, fortement imbriquées les unes dans les autres.

Chaque secteur de culture, en gascon chaque parsant, était composé de deux soles, l’une en culture pour toutes les parcelles qui la composaient, l’autre en jachère. Chaque tenancier possédait des parcelles de culture dans chacune des deux soles. Les tenanciers étaient libres de semer tel ou tel grain, mais aucun ne pouvait déroger à l’assolement. 

Le labour est resté, en Gascogne, et pour encore plusieurs siècles, effectué avec un araire tiré par deux vaches, bien que la charrue à versoir commençât, dès le milieu du 12ème siècle, à se répandre dans le nord de la France. Ceux qui n’avaient pas de vache pour tirer l'araire labouraient leurs petites parcelles à la houe (la houssero). L'araire ne retournait pas la terre, mais la décompactait en surface et créait sur toute la longueur du champ des sortes de butées parallèles qui, dans le sens de la pente, permettaient à l'eau de pluie de s'écouler. Les vaches étaient attachées sous un joug de cornes, les cornes bridées à l'aide d'une lanière en cuir ou en cordage de lin. Les jougs étaient de fabrication domestique.

Les parcelles en chaume étaient pâturées en vaine pâture jusqu’au premier labour. Ces jachères n’étaient pas laissées en friche pendant toute une année, mais étaient travaillées à l’araire plusieurs fois pour empêcher les mauvaises herbes de grainer, et pour préparer la culture de l’année suivante. Jusqu'au 18ème siècle, on labourait la jachère en principe cinq fois, sauf intempéries : en février-mars (arroumpar), en mai-juin (dessoucar), en juillet (tarsar), en aout-septembre (trauessar), en septembre-octobre (arregar). On cultivait des fèves sur une petite partie de la jachère. Comme les paysans avaient rarement plus de deux vaches, il y avait peu de fumier, donc peu d'engrais. Et on ne répandait surtout pas de fumier dans les vignes, car "le fumier gâte le vin".  Le fumier était d’abord utilisé au jardin potager.

Travail à l'araire (Carte postale ancienne)

Le semis était fait à la volée. Après le semis on recouvrait les grains en repassant l'araire, puis la femme du paysan bouchait les trous formés par les sabots des vaches et cassait les mottes avec le démottoir (lou maillouc), une masse de bois au bout d'un manche. Et il fallait façonner des rigoles pour que l'eau des pluies d'hiver s'écoule. Le désherbage s'effectuait au printemps à la main.

Au temps des moissons, les hommes coupaient les épis à la faucille (lou haous). Les femmes formaient les javelles qu’elles rassemblaient en gerbes le lendemain à l'aide du cailliouo. Les gerbes étaient groupées en tas de vingt (les pilot). Le décimateur passait alors dans les champs pour prélever deux gerbes par tas (une sur dix), puis le régisseur du seigneur pour prélever l'agrier. Certaines communautés payaient des "gardes-messiers" pour surveiller les gerbes avant le comptage. Et chacun espérait qu'il n'y aurait pas d'orage avant le comptage et les prélèvements.

Les gerbes étaient enfin rentrées à proximité de la ferme et mises en "gerbières", épis vers l'intérieur pour que les poules ne viennent pas picorer. Le sol du dépiquage avait été préparé avec un mélange d'argile et de bouse séchée au soleil. Dès que le soleil était assez haut, on disposait sur le sol dix gerbes par dépiqueur que l'on laissait chauffer au soleil jusqu'après midi. Hommes et femmes battaient les épis (la batère) au fléau (lou laget) une première fois. On les retournait à la fourche et on les battait une seconde fois. On ôtait la paille et on passait un râteau pour enlever les restes de pailles. Le grain était ensuite empilé à l'abri jusqu'à ce qu'une météo convenable permette de le vanner au vent.

Dans certains villages de Gascogne gersoise, on dépiquait au traineau. Un cheval tractait un traineau de bois chargé de pierres et d'une personne qui guidait le cheval et tournait en rond. Mais il est probable qu'à Castex, seul le seigneur de Béon avait un, ou des chevaux.

Pour conserver intacte la paille de seigle nécessaire aux toitures de chaume, une partie du seigle était dépiquée par chaubage, et pas au fléau. Le chaubage consistait à frapper les épis de seigle, gerbe après gerbe, sur le sol ou sur des pierres pour ne pas écraser les tiges.

La paille n'était pas rentrée à couvert, mais conservée en meules. On l'utilisait dans les étables, mais aussi sur le sol de la pièce à vivre quand celle-ci était détrempée, au risque d’y mettre le feu.

Le moyen de transport quasi unique utilisé par les laboureurs était une sorte de tombereau à deux roues, que l'on attelait au joug avec deux vaches ou deux bœufs. Il servait à tous les usages. Le char à quatre roues viendra plus tard. Les roues de ces tombereaux étaient encore des roues pleines non cerclées de fer. Les premières roues à rayons, mais à jantes très larges, viendront avant la fin du 14ème siècle. Les journaliers portaient les charges sur le dos.

Turquie (1973)

Les animaux domestiques

Chaque laboureur possédait deux vaches, rarement plus, pour les travaux des champs, mais aussi des cochons, des moutons, des volailles, poules et oies, mais pas de canard avant le 16ème siècle. Les chevaux étaient encore rares chez les paysans, car leur entretien était coûteux et les vaches étaient plus adaptées au travail des terres argileuses.

Les brassiers s’ils avaient suffisamment de surface, ou les petits laboureurs, prenaient parfois un contrat de gazaille pour gagner un peu d’argent. La gazaille consistait à louer du bétail, bovin ou ovin. Le preneur conservait la moitié du croit, c’est-à-dire la moitié des veaux ou des agneaux.

Les vaches du sud de la Gascogne étaient toutes, à l'époque, des ancêtres de la race Mirandaise d'aujourd'hui, vaches à la robe blanche ou gris très pâle, avec les yeux cerclés de couleur foncée. Mais au 13ème siècle, ces vaches étaient beaucoup plus petites que les vaches d'aujourd'hui, avec une hauteur au garrot comprise entre 1,10 et 1,20 mètres. Elles étaient également plus légères. Ce n'est qu'au 19ème siècle que la sélection leur a fait prendre environ 20 cm de plus, soit environ 1,40 mètres au garrot. Les veaux étaient vendus aux maquignons qui passaient à dates fixes dans les villages.

On a vu que les surfaces en pré étaient réduites et toujours sur les rives des rivières et ruisseaux. L’herbe n’y était pas pâturée, mais coupée en foin, puis en regain. 

Vaches de race Mirandaise à la foire de la Madeleine de Montesquiou (2024)

Les bêtes qui travaillaient étaient nourries à l'étable avec du foin, de la paille, peut-être de l’avoine. On maniait une faux primitive (lou daillo) pour couper le foin, on fanait à la fourche (lou hourquo), on formait des andins au râteau en bois emmanché en oblique (lou bibalou), on chargeait sur les tombereaux à la fourche, le plus souvent à dents de bois. Le foin était conservé en meules, car les maisons n’avaient pas de grenier. La faux est connue depuis le monde romain. On utilisait également ajoncs et genets comme litière. Le patronyme Tujague est celui du coupeur de tuja, le coupeur d’ajoncs.

On élevait des porcs gascons. Le porc gascon est l’ancêtre du porc noir de Bigorre. C’était un animal de taille moyenne, à la peau et aux poils noirs, à la croissance lente, moins lourd que le porc d’aujourd’hui. Le gras sous la peau était deux fois plus épais que le gras du Yorkshire, le porc rose industriel d’aujourd’hui. Le porc gascon était élevé en plein air. On donnait aux cochons le lait excédentaire, car en Astarac on ne buvait pas de lait, et on ne faisait ni beurre ni fromage. Le porc partageait les épluchures avec les poules. On l’emmenait glander dans les bois avant de l’abattre en décembre.

La race des moutons élevés au 13ème siècle n’existe plus. Aujourd’hui subsistent quelques races anciennes dans le sud-ouest, une race de moutons des Landes de Gascogne et plusieurs races dans les vallées des Pyrénées. Certaines de ces races anciennes sont probablement issues des races de moutons du Moyen-âge, mais elles ont été croisées et sélectionnées depuis. Les animaux du 13ème siècle étaient probablement très rustiques, élevés en plein air.  On les emmenait pâturer herbes et broussailles sur les terres incultes et les padouens, mais également sur les jachères en vaine pâture.  Si l’on se fie aux caractères des moutons landais, ils avaient une toison longue, de couleur blanche, grise, noire ou brune. Ils étaient tondus à la fin du printemps. Les troupeaux étaient de taille réduite, de dix à vingt bêtes. 

Moutons des Landes (Internet)

Ils donnaient une laine de qualité assez médiocre, difficile à tisser. Comme il n’y avait pas de clôtures, ni de haies autour des champs, les animaux étaient gardés, en général par les enfants.

Les poules étaient probablement les ancêtres de la poule noire d'Astarac. La race d'oies était appelée oie de Toulouse car vendue sur les marchés de Toulouse. L’oie de Toulouse existe encore, mais l’oie actuelle est 25% plus grosse que l’oie ancienne. On ne gavait pas encore les oies. Le gavage des oies en Gascogne ne date que du début du 19ème siècle. La volaille errait librement sur le patus sans avoir besoin de gardiennage, mais était rentrée sous abri la nuit.

La vente de poules ou d’oies, la vente d’œufs au marché de Miélan permettait de gagner le peu d’argent nécessaire à l’achat du sel ou de quelques autres articles indispensables. La vente de céréales en excédent, d’un veau ou d’un agneau, éventuellement d’un porc gras, permettait de mettre un peu d’argent de côté pour la dot des filles ou pour faire face à un imprévu. Plus tard il faudra aussi payer la taille royale en espèces.

 

Les procédés agricoles, les habitudes sont restées figés pendant des siècles. Les chefs de ménages y veillaient : "on a toujours fait comme ça". Les échanges avec les provinces plus dynamiques étaient limités. On terminera cet aperçu de Castex au 13ème siècle dans l’article suivant par les cultures de la vigne et du lin.